Lycée Fabert




On dit que comme lycée y a pas mieux dans le coin. C’est celui des meilleurs. C’est surtout le seul et c’est pourquoi je m’y suis retrouvé dès la classe de sixième. C’était ça ou le Grand Séminaire à Cuvry. En fait, ce lycée Fabert est un bahut infâme empuanti par les effluves du bras mort de la Moselle. Des façades grises, de longues galeries humides et des arcades massives. Des marches usées par les innombrables générations d'élèves qui ont se sont succédés dans ces couloirs, eux-mêmes précédés par les moines franciscains à l'époque où les bâtiments étaient une abbaye. C’est un lycée pour garçons, les filles ont leur truc à elles. Des gérontes libidineux et alcooliques gouvernent l’établissement. (Ils sont sans doute pas tous vieux, ivrognes et vicieux mais je suis pas là pour faire dans le détail.) L'un d'entre eux, surveillant général hémiplégique, progresse dans les couloirs de l'internat au prix de savantes contorsions en martelant les dalles de pierres de sa chaussure orthopédique. Il porte un bras toujours replié derrière le dos au bout duquel se crispe une main ossifiée en forme de serre. Il nous regarde passer alors que, conduit par un surveillant, en rang deux par deux, nous nous dirigeons vers les dortoirs. Si l'un d'entre nous lui déplait (il fait une fixation sur les cheveux), il appelle le malheureux et projette son bras paralysé de manière à ce que ses doigts morts et durs l’atteignent en plein visage. Il dort au lycée. Des petites putes l'attendent en bas, dans la rue, certains soirs. Je le sais parce que je suis pensionnaire. Avec mes potes, on a pas les yeux dans la poche. Lui, on l’appelle Micmac à cause du cliquetis de sa chaussure et du côté mécanique de sa démarche. Il y a aussi Max-la-Menace, Vanille-Fraise, Adolf. J’ai d’abord été demi-pensionnaire, rentrant tous les soirs à la maison, jusqu’à ce que mes parents estiment que mes notes seraient meilleures si je faisais mes devoirs sur place plutôt que de faire l’imbécile dans le bus et de faire semblant de travailler sur la table de la cuisine après dîner tout en prêtant une oreille à la TSF que mon père écoute religieusement tous les soirs. Demi-pomme, ça veut dire prendre le bus le matin à 7 heures en haut de la côte devant le cimetière, lieu intermédiaire entre les Baraques et le nouveau village (pas loin de l’endroit où les martiens ont posé leur engin quand ils sont venus visiter le village en 1954), aller à pied de la gare des bus au bahut, passer la journée entre les cours, les récrés, les heures d’étude, la cantine à midi et retour à la maison à 19 heures. Les premiers mois, ç’avait été dur. J’étais tout paumé. J’avais pas l’habitude de la ville, de tous ces élèves vicieux dont certains se moquaient de mes fringues et de mon cartable qui fermait avec une épingle à nourrice, des profs qui m’appelaient par mon nom de famille, des classes où on étaient trente et de cette nouvelle catégorie d’individus chargés de faire régner l’ordre : les pions. Je me sentais comme un imposteur, un mouton noir, un indésirable. Tant qu’à être tenu à l’écart, autant l’assumer moi-même, je me suis dit. Je m’installais généralement tout au fond de la salle de classe, près du radiateur, oui, même si ça aidait pas pour lire au tableau. (J’apprendrais plus tard que je suis myope.) Un soir, j’ai raté le bus. À la sortie des classes, j’avais suivi un élève, en sixième avec moi, qui m’avait proposé d’aller visiter la cathédrale qui se trouve pas loin du lycée. Le mec habitait à côté, place Saint-Jacques, où son père tient une boucherie chevaline. Du coup, je suis arrivé à la gare des bus en retard. Trop naïf pour y voir une méchante ruse du fils du boucher, je me suis pas démonté et j’ai entrepris de rentrer à pied sans trop savoir combien de temps ça prendrait. Comme je connaissais pas bien la ville, j’ai suivi l’itinéraire du bus jusqu’à la route départementale. Après, c’est tout droit. C’était en hivers et la nuit tombait vite. Arrivé à hauteur de l’aérodrome de Frescaty, la où il y a un bistrot, j’ai vu la 4L du frangin qui arrivait. Mon père et ma mère l’accompagnaient. « Tu nous as fait une belle frousse ! Ousque t’étais donc passé ? » qu’ils ont braillé. J’échappai à la rouste après que je dis que c’était à cause de la cathédrale. À part ça, la petite heure passée dans le bus qui dessert les villages qui sont sur son trajet est source de rigolade. Outre quelques élèves de Fabert, les passagers sont les filles du lycée de filles et des adultes qui travaillent à la ville. Souvent, on fout le bordel. Le chauffeur, qui s’appelle Popaul, m’a pris en grippe. Il me crie dessus en disant que je respecte pas les gens qui rentrent chez eux fatigués après une longue journée de travail. Où bien il menace de me faire descendre avant d’arriver à Pournoy. Un jour, il a même retiré ma carte, m’obligeant à aller la rechercher au bureau de la compagnie. Coté bahut, il m’arrive d’être collé pour une heure, pour le week-end, ou bien carrément exclu pour plusieurs jours. Des vacances forcées, drôle de punition ! Pendant un temps, j’avais pris l’habitude de faire le mur le jeudi pour aller au ciné avec le Torlotte, un mec de Gravelotte. Lui pouvait sortir parce qu’il avait un mot pour aller chez le dentiste. Bien sûr, je me suis fait choper et ça m’a valu trois jours d’exclusion. Compte tenu de l’ambiance à la maison, j’aurais encore préféré être en classe. Évidemment, mes notes sont médiocres. Pour une raison qui m’échappe, les profs et les surveillants sont ligués contre moi. Les pions surtout sont des cons. Sauf un qui s’appelle Berger (pas mal pour un pion !). C’est lui qui m’a rapporté ma "coquille". Comme j’ai le dos tordu, ma mère m’avait amené à l’hôpital en face du lycée où on m’avait fait m’allonger à plat ventre pour me mouler une coquille en plâtre qui couvrait mon dos des épaules au bassin. Je devais dormir là-dedans toutes les nuits. Je jure que c’est vrai. La honte. Je l’avais ramenée au dortoir et planquée sous mon lit. J’attendais que tout le monde dorme pour la sortir et me glisser dedans. Impossible de dormir dans ce machin. J’avais essayé à deux ou trois reprises avant de laisser tomber. Une fois, elle a disparu durant plusieurs jours pour réapparaître couverte d’obscénités. Un pion l’avait chouravée et s’était amusé avec les autres connards de pions de merde. C’est Berger qui me l’a ramenée et j’ai compris à son expression qu’il m’avait à la bonne. Un autre que j’aime bien, c’est le prof de Français. C’est un petit homme normal toujours en blouse grise. Je me rappelle un jour, la classe était studieuse, les élèves avaient tous la tête penchée sur un texte. Sauf moi. Je regardais par la fenêtre. J'avais dit à voix haute « Il pleut » parce qu'effectivement, il s'était mis à pleuvoir. Je sais plus quelle a été la réaction des autres élèves mais lui a souri avec une expression bienveillante. Une autre fois, il avait posé une question de vocabulaire. La classe ne savait pas. Soudain, un mot m’est venu sorti je ne sais d’où. « Somnifère ! ». Mon ami le professeur m'a félicité avec un enthousiasme que j’ai trouvé un peu excessif et a sauté sur l'occasion pour me mettre un 20. C'était tellement exceptionnel et cocasse que je savais plus où me mettre. Je pense que ce professeur est le meilleur du lycée. Un autre bon souvenir, c’est un week-end de colle. Nous n’étions qu’une poignée de pensionnaires. Les autres rentraient pas pour des raisons d’éloignement ou parce que leurs parents préféraient comme ça. Ce samedi soir, j’étais seul dans le grand dortoir. La nuit était tombée. J’étais sorti par la fenêtre et m’étais assis sur le toit. La ville était calme et chaude. Seule une musique de jazz, le son d’un saxo, montait dans la nuit. C’était magnifique.


Metz, 1965


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