ACTE 1 MONDO DIGITAL
La scène se passe à Gennevilliers. Reportage sur la ville, sur la place de l'informatique dans la vie des habitants de la cité laborieuse, le travail et les loisirs. Plans sur le centre informatique situé au dernier étage de la tour de l'Hôtel de Ville. L'ordinateur domine la cité. Big Brother bruisse doucement et clignote dans la pénombre. Les informaticiens sont sa cour et les citoyens ses vassaux.
Images de tous les jours.
Les secrétaires dans leur bureau ne tapent plus sur des claviers bruyants à longueur de journée mais elles parlent à leur terminal. Une disquette à la main en guise de volumineux dossiers, elles se déplacent en ondulant dans un univers de moquettes, de vitres bien lavées et de plantes vertes luisantes. L'œil électronique du superordinateur les suit et elles en profitent pour lui glisser parfois une œillade complice.
Dans le centre médical, les patients sont satisfaits. Ils ne font plus la queue depuis l'installation des nouveaux systèmes experts d'aide au diagnostic. Réglez la hauteur du siège, mettez le casque scanner sur votre tête, appuyez sur la touche EXEC. Le diagnostic est automatique et l'ordonnance imprimée dans la minute qui suit. Introduisez votre carte à puce pour le paiement du ticket modérateur, prenez votre ticket. Merci, au revoir et au suivant.
Le soir, le couple moyen est au calme dans son appartement moyen avec ses enfants moyens en âge scolaire. Il est abonné au programme nutritionniste du ministère de la Santé qui propose quotidiennement des plats lyophilisés équilibrés sur leur terminal. Le couple moyen et néanmoins moderne est enfin libéré de la contrainte de la préparation quotidienne des repas. Les enfants sont heureux : fini les abominables soupes de légumes et les carottes râpées. Après le repas, ils font leurs devoirs sur leur ordinateur portable. Jeannot a copié une disquette de jeux et s'amuse au lieu de faire sa dictée assistée. Maman n'est pas contente et Jeannot sera puni : il fera un quart d'heure de casque d'aide à la punition du ministère de l’Éducation. Papa regarde la télévision numérique. Patrick Drucker présente Interville. Il y a des jeux et beaucoup d'humour.
Pour aller au travail, c'est facile. Depuis que l'ordinateur des Routes et Déplacements règle la circulation, il n'y a plus d'embouteillages. Toutes les rues sont à sens unique alternatif. Le matin, sens unique direction boulot. Le soir, sens unique direction dodo. La circulation est fluide.
Gérard est un ado un peu junkie. Il porte un blouson noir et des jeans déchirés. Il a des cheveux sculptés en crinière. Il n'est pas vraiment méchant mais il se sent à l'étroit. Alors parfois il craque. Il voudrait oublier les rues, la cité, les bagnoles, les HLM. Il blasphème l'ordinateur. L'ORDINATEUR EST MORT, écrit-il sur les murs. No futur. Il va parfois au terminal public pour se connecter à son dealermate. L'ordinateur lui injecte la mixture dont il a droit par flux sans contact. Gérard aime ça.
Salut. Je m'appelle toto et j'ai 10 ans. Je vais à l'école Tati. Tous les matins, je pointe ! À la rentrée, la maîtresse nous a donné des cartes à puce, avec un mi-cro-pro-ces-seur dedans. Ça sert pour un tas de choses comme la cantine, les notes, les bons points, quand j’chuis malade, etc. Enfin, je crois. Je trouve ça bien. On risque plus de se tromper entre les mauvais et les bons. Moi j'm'en fous, j'chuis dans les bons. Enfin, je crois.
Etc.
À un moment du reportage, on verra, insolite, une bande d'enfants avançant mi marchant, mi courant, dans une rue. Ils chantent une comptine ancienne.
ACTE 2 MONDO TERRORISTO
La scène se passe à Gennevilliers.
C'est la nuit. Calme et obscurité. La tour de l'Hôtel de Ville se dresse, massive. Les veilleuses bleutées des corridors intérieurs révèlent sa structure. Des ombres surgies de nulle part se glissent entre les massifs végétaux. Elles sont agiles et semblent nerveuses. Trop brouillonnes pour être celles de professionnels d’un quelconque banditisme. Elles sont pourtant efficaces. Elles escaladent la tour jusqu'à son sommet. (Ou se font propulser là-haut par quelque subterfuge). Elles s'introduisent dans le centre de calcul après avoir réduit au silence deux opérateurs somnolents. Elles découvrent la salle ordinateur, le ronronnement des machines, les petites lumières jaunes des racks de modems, les voyants bleus du calculateur, la lumière rouge des alarmes incendie, vertes des issues de secours. Jeux de lumières qui les trahissent au hasard de l'apparition d'un visage, d'une main, d'un corps. Sur le nez des visiteurs est vissée une boule rouge luisante. Ce sont des clowns. Leur attitude funambulesque le confirme. Ils s'installent aux postes de commande de l'ordinateur, envahissent les bureaux des informaticiens et se mettent au travail fébrilement.
Les logiciels. Il s'agit d'insérer dans les programmes qui gèrent la vie de la cité quelques virus bien vicieux. Des bombes informatiques qui vont transformer la vie sociale en un gigantesque bordel. Le jour se lève sur un nouveau jour.
Momo sort de son HLM et prend son vélo qu'il enfourche lourdement. Rituel. Ces gestes, ça fait des années que Momo les accomplit mécaniquement. Il ne réfléchit plus à tout ça depuis longtemps. Au contraire, il a la vision d'un rayon de soleil qui se réfléchit sur le rocher émergeant de la dune de son enfance. Un lézard minuscule, la tête dressée, est immobile. Momo pédale sans effort. Le vélo taille sa voie dans l'air frais du matin. Il est tôt. Il est toujours tôt quand Momo part au boulot. Momo est technicien-collecteur spécialisé à l'unité de collecte du quartier sud. Il travaille avec Sergio. Il souhaite que Zoé, l'amie de Sergio ait été consentante hier soir. Sergio est nerveux et désagréable quand il est contrarié. La rue est encore déserte. Momo jette un coup d'œil aux panneaux de signalisation connectés. Il est 4 h 15 et la température est de 12 degrés. Sens unique direction boulot. C'est la Saint Marcel. « Bonne fête les gros Marcel ! » se venge Momo à qui on n’a jamais souhaité sa fête. Momo sourit. Il arrive au croisement, en haut de l'avenue Gabriel-Péri. Il s'apprête à tourner à gauche comme hier et tous les autres jours avant. Soudain, il pile net. Il n'en croit pas ses yeux. La signalisation indique sens interdit à gauche. « Ça alors ! » pense-t-il en tournant à droite. « On dirait qu’il y a du changement, aujourd'hui. » Bof, à droite ou à gauche, de toute façon, au bout c'est toujours le boulot. Une voiture le double, le serrant de trop près. Il a le temps de voir le visage du conducteur, son air inquiet et sa nervosité.
Il est 10 h du matin et le soleil est printanier. Le ciel est bleu pâle, comme s'il venait de pleuvoir. Momo est fatigué. Il voudrait bien s'arrêter, mais il ne peut pas. Il a déjà essayé mais à chaque fois, il se fait injurier par des automobilistes excédés. Il a manqué de se faire écraser par un camion citerne qui déboulait à vive allure. Le chauffeur, tendu et convulsé, a failli renverser sa citerne en l'évitant. Mohamed est donc condamné à pédaler, pédaler, pédaler encore. Combien de temps ? Il n'ose se le demander. Il n'y comprend rien. Il a suivi les indications de la signalisation et se trouve pris dans un gigantesque flot de véhicules de toutes sortes, motos, mobylettes, voitures, camions, bennes à ordures, tracteurs agricoles, qui tournent sans arrêt, passant et repassant dans les mêmes rues. Le flot de véhicules s'enrichit de nouveaux véhicules. Ils sont des milliers à suivre la ronde infernale dans un vacarme de cris, d'injures et de klaxons rageurs. Ils y a des accidents, des voitures de pompiers qui n'arrivent pas à destination, des sirènes de police. Et Momo qui pédale.
Dans les bureaux, c'est la panique. Les employés qui ont pu venir à leur travail s'arrachent les cheveux. Nabila et Isabelle se griffent le visage parce que l'une prétend que l'autre a découpé sa disquette en lambeaux. L'autre n'y comprend rien. Elle a juste introduit la disquette dans le lecteur. L'ordinateur a fait un drôle de bruit et le lecteur a recraché la disquette en petits morceaux. Nabila pense qu'Isabelle est jalouse à cause de Jean-Luc.
Dans le Centre Médical, les malades ont la tête qui tourne. Les ordonnances sont si longues que les patients sont saisis d'effroi. Et surtout, c’est du grand n’importe quoi. Ça va des cendres de l'aïeul, soir et matin, diluées dans un peu d'eau, à la semence de poulet, au coucher, sur un sucre.
Dans les écoles, c'est pas triste non plus. Quand les enfants introduisent leur carte à puces dans l'appareil, les puces se libèrent de leur gangue de plastique et sautent en ricanant. L'appareil envoie un mince filet d'eau dans l'œil des enfants et les puces piquent. Les enfants pleurent et les maîtres se roulent à terre en se grattant.
C'est le chaos.
Dernier étage de la tour de l'Hôtel de Ville.
Les clowns observent le résultat de leurs bidouilles sur les écrans de surveillance. Ils sont hilares, ce qui est normal pour des clowns. Mais cette fois, leur jubilation atteint des sommets. Entre celui qui semble être leur chef (il est le seul à porter un couvre-chef). Réunion. Ils discutent les modalités de leur dernière farce. La plus belle, la plus folle, celle qui marquera le sommet de leur expédition. Ils se regroupent autour d'un terminal. L'un d'entre eux se met aux commandes. Il fait défiler des lignes de code, entre de nouvelles instructions, en modifie d’autres, rapide et professionnel. Les autres font cercle et commentent. Le programme est prêt. La joyeuse bande se tourne vers la console principale et le pupitre du calculateur. Le chef des clowns entre une commande. Gros plan sur l'écran. PROGRAM LOADED. PRESS TRANSMIT. TRANSMISSION IN PROGRESS.
Derrière l'écran, il y a plusieurs câbles dont l'un assure la connexion avec le réseau. Une grosseur se forme sur celui-là, grosse comme un œuf. Elle se déplace, lentement d’abord, par à-coups, le long du câble. Au fur et à mesure de sa progression, elle prend de la vitesse. On la voit qui traverse les boîtiers de connexion, qui rampe dans la plinthe, monte le long du mur et rejoint les faisceaux de câbles qui se perdent dans le faux-plafond.
Le bureau de Nabila et d'Isabelle. La température est redescendue mais les employés sont encore très nerveux. Isabelle travaille sur un terminal. Elle dicte des fiches de mise à jour. Un câble va de son terminal à une prise que le relie au système nerveux de cet immeuble intelligent. Gros plan sur le câble à l'endroit de la prise. Soudain, on le voit bouger, très légèrement. Puis il vibre. Une grosseur de la taille d'un œuf se forme dans le câble et progresse à l'intérieur de celui-ci jusqu’au terminal puis disparaît. Isabelle lit ses bordereaux tout en vérifiant le résultat sur l'écran. Elle s'arrête, les deux yeux rivés sur l'écran. Elle semble fascinée. La face lumineuse de l'écran se met à onduler, légèrement d'abord, puis en vagues de plus en plus larges et rapides. La face bombée du tube cathodique se déforme et enfle. L'écran gonfle. Isabelle s'affole. L’écran est devenu une grosse bulle de chewing-gum de la taille d’une citrouille. La paroi est tendue à l'extrême. À l'intérieur, on voit flotter des sortes de flocons neigeux. Isabelle s'est reculée. On lit l'effroi dans son regard. Elle se tient la tête. La bulle gonfle encore. Isabelle hurle. L'écran vient d'exploser avec un plop ridicule. Une multitude de confettis jaillit du tube éclaté. Le terminal ressemble maintenant à une souffleuse de neige artificielle. Les flocons se déposent sur le sol par milliers. Isabelle, en état de sidération, les voit se déverser. Ce sont des chiffres, des zéros et des uns, des millions de zéros et de uns, qui jaillissent du terminal, qui recouvrent la moquette du bureau et s'engouffrent dans les tiroirs. Isabelle s'enfuit. Le terminal vomit maintenant de manière continue son flot de chiffres binaires. Le mobilier du bureau est recouvert. C'est une marée inextinguible. Le niveau atteint deux mètres et le terminal vomit toujours. Les petits chiffres arrivent à la fenêtre et se déversent dans l'air fiévreux de la matinée finissante.
Dans la salle de calcul, les clowns se congratulent. Leur programme marche à merveille. Ils sont toujours au pupitre. L'un après l'autre, ils se relaient pour suivre les opérations à la console. Ils tapent sans relâche sur la touche TRANSMIT et la console répond TRANSMISSION IN PROGRESS. À chaque fois, une hernie se forme dans le câble et part vers le réseau. Arrivées au hub, les bulles prennent des directions différentes. Tous les terminaux informatiques de la cité ont explosé. Tous vomissent leur diarrhée numérique. De la rue, on peut voir se déverser par les fenêtres un flot ininterrompu. Des zéros et des uns flottent dans l'air, entraînés par le vent léger.
Insolite, une bande d'enfants avance, mi marchant, mi courant. Ils chantent la comptine ancienne et disparaissent à l'angle d'une rue.
Peu à peu, les rues se recouvrent et la marée ensevelit les véhicules, bloque les portes, condamne les fenêtres, enfouit les maisons, les immeubles. La tour de l’Hôtel de Ville elle-même est submergée.
Il ne reste plus qu'une mer blanche ondulante à la surface de laquelle volètent quelques zéros et quelques uns arrachés à la masse par le vent. À un moment on voit rouler à la surface, la petite boule rouge vif d'un nez de clown.
ACTE 3 MONDO BUCOLICO
La scène se passe à la campagne. Nous sommes dans un grand champ, en pente douce. La terre a été fraîchement remuée. Au milieu du champ, un couple de paysans travaille. Courbés, ils grattent la terre de leur pioche. À côté d'eux se trouve une brouette en bois. Dans la brouette il y a un sac de toile grossière à moitié plein. On peut voir se découper sur l’horizon la silhouette d'un village et le clocher de son église. Les deux paysans se baissent, leurs mains fouillent la terre, ils exhument quelque chose qu'ils déposent dans le sac.
Gros plan sur le fer de la pioche qui brise les mottes, la main du paysan qui fouille la terre, la main qui se referme, enserrant la précieuse récolte. Le paysan se redresse, ouvre sa main et regarde. Il y a dans le creux de sa paume quelques morceaux de terre qu'il écarte pour isoler une dizaine de minuscules reliques blanches, précieux caractères dyadiques dit-on d’une civilisation disparue, dont il va remplir son sac et qui les font vivre, lui et sa famille. Le travail continue, répétitif. Soudain, le paysan s'étonne. Le soc de sa pioche vient de sortir de la terre une chose étrange. Il se baisse et ramasse l’objet. Il appelle sa femme et le lui montre. C'est une petite boule d'un rouge vif. Haussant les épaules, il la jette au loin et se remet au travail. Dans le lointain on entend les cloches sonner l'angélus. Le paysan et sa femme s’arrêtent de travailler et se redressent. D'abord faiblement, à peine perceptible, puis de plus en plus nettement, on entend un chant d'enfants. On les voit arriver, on se sait d'où. Insolites, ils avancent, mi marchant, mi courant, en haut du champ. Ils chantent la comptine déjà entendue.
FIN

Gennevilliers, mars 1988
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