La Lutte continue ! (le seul roman photo sans photos)




1.
Un intérieur soigné. Un couple d'âge mûr se présente à la porte d'entrée. Une jeune femme d'une vingtaine d'années (Brunehilde) les prie d'entrer.

– Je vous en prie, dit Brunehilde en déplaçant le bouquet de fleurs. Donnez-vous la peine d'entrer. Jolie cravate, Herr Vogel. Sehr schön. Cui cui cui, Herr Vogel ? Ha ha ha, excusez-moi, c'était plus fort que moi. Vous prendrez bien un petit verre de guignolet ?

2.
Même scène. Brunehilde sert à boire.

– Je commençais à m'impatienter. Vous avez le colis ?
– Ya. Natürlich. Ne vous en faites donc pas. Achtung, vous allez renverser.


3.
Même scène. Frau Vogel montre la main de Brunehilde.

– Was haben sie hier chère Brunhilde ?
– Moi ? Non, rien. Je vous assure, ce n'est rien.


4.
Même scène. Le téléphone sonne. Brunehilde se précipite.

– Allô... Allô ?....

5.
Même scène.

– Allô ! Qu'est-ce que ça signifie ? Qui est là ?... Ah ça ! Il a raccroché...

6.
Même scène. Brunehilde revient vers les Vogel.

– Je suis inquiète. Ces coups de fil anonymes. Il y en a de plus en plus souvent. Alors que j'attends un appel d'Orlando Zapata qui doit m'annoncer...
– Vous annoncer quoi, Brunehilde ?


7.
Même scène.

– Le dispositif pour notre prochain objectif. Nous avons décidé de frapper un grand coup lors de la réunion des ministres du cartel des producteurs de tripoux.

8.
Même scène. Les Vogel se sont levés. Herr Vogel tient Brunehilde par les épaules.

– Wir sind mit dir, Brunehilde ! Für die finale viktoir de la proletarische refoluzion !

9.
Même scène.

– Brunehilde, dit Herr Vogel, vous pas pouvoir hier geblieblen. Das ist zu viel dangerouz für sie.
– Ya. Zu fiel dangerouz, dit Frau Vogel.


10.
Même scène.

– Vous
chez nous à Klein Offenseth-Sparrieshoop venir  allez. Ce sera mieux. Richtig, grosse Bertha ?
– Ya. Ce sera mieux, dit Frau Vogel.
– Et bien d'accord, dit Brunehilde. Laissez-moi un instant, voulez-vous ? Je dois préparer mes affaires...


11.
Même scène. Brunehilde se dirige vers la sortie.

– Le plus tôt mieux le sera, dit Herr Vogel. Mache sie schnell, Brunehilde.
– Ya, schnell, dit Frau Vogel.
– À tout de suite, muttichen, dit Brunehilde à Frau Vogel. Excusez-moi, Frau Vogel, mais j'ai tellement envie de vous appeler maman.


12.
Un hangar. Des caisses sont entreposées. Un homme de type latin se trouve là. Brunehilde apparaît. L'homme semble impatient.

– ¡Por fin! dit l'homme. Tu as mis mucho tiempo !
– Ils sont là, Orlando. Il faut faire vite.


13.
Même scène.

– Orlando, dit Brunehilde, ils sont de notre côté, tu sais.
– Ma que no podemos lasar la menosa trasa.


14.
Même scène. Orlando tend une serviette à Brunehilde.

– Bien, dit Brunehilde. Comme tu voudras. Ce sera dur, mais je le ferai. Pour la révolution !
– Un minuto, cabeza de linoto. Aqui son los plans.


15.
Même scène.

– Haz lo que tengas que hacer, prends le colis de ces Vogel et rejoins-moi donde nous sommes convenus.
– D'accord, Orlando. Pas de soucis.


16.
Même scène.

– ¡Que viva la revolución Brunehilda
! ¡Yeah!
– C'est ça, c'est ça. Que viva, Orlando !


17.
Trois ans plus tard. Un vaste séjour lumineux et moderne. Brunehilde en compagnie d'un petit enfant. 

– Dis maman, ça sert à quoi la lutte des classes ?
– Tais-toi, Joselito. Papa va venir. Il ne faut pas parler de ça devant lui. Tu sais bien que ça le met toujours en colère.


18.
Même scène. Orlando entre.

– Hola
Orlando, comment vas-tu ? Tu as bien pris tous tes médicaments ?
¿Mama no esta aqui?

19.
Même scène.

– Tu peux pas trouver autre chose à dire, non ? Ça fait trois mois que tu répètes toujours la même rengaine ! Ta mère ! Est-ce que tu es conscient de cela ?

20.
Même scène.

¡Quiero a mama!

21.
Même scène.

– Pense à ton fils, Orlando. Cet enfant que tu m'as fait. Te rappelles-tu seulement que je suis ta femme, Orlando ? Je suis ta femme !

22.
Même scène.

¿Mi hijo?
– Joselito, oui.


23.
Même scène.

– No entiendo nada de lo que tu estas blablando,  hija de puta!
– Quel malheur, dit Brunehilde. Il a pété les plombs.


24.
Même scène.

¡Quiero a mamita!
– C'est ça, dit Brunehilde. Va voir ta mère.


25.
Brunehilde sort en claquant la porte. Entre dans la pièce une vieille femme accompagnée d'une femme sensiblement plus jeune que Brunehilde.

– Arrête de la harceler, Orlando, dit la jeune femme. Tu vas la rendre folle.
– Tu n'y arriveras pas, dit la vieille. Elle est perdue pour la cause. Après l'affaire du Sheik Alafrez il n'y a plus rien à tirer d'elle. Je l'avais bien dit qu'elle ne tiendrait pas.


26.
Même scène.

– Tu sais ce qu'il te reste à faire, Orlando, dit la vieille.
– Pense à la révolution, Orlando, dit la jeune femme. Nous avons d'autres grandes tâches à accomplir. Elle nous fait perdre notre temps à tous.


27.
Même scène. Orlando et Brunehilde sont seuls.

– Brunehilda, necesito hablar contigo, je dois te parler.
– Non sans blagues ?


28.
Même scène.

– Yo no soy loco, Brunehilda. Je sais que cela va te paraître énorme, mais voilà, jugaba la comedia. Je continue de croire à notre cause.
– Quoi ? Mais c'est pas vrai, je rêve ! Pourquoi ce cinéma ?


29.
Même scène.

– Je voulais faire un choco psicologico pour te ramener à la raison.
– Ah bon ? Parce que c'est moi qui ai perdu la raison !...


30.
Même scène.

– Écoute-moi bien, Orlando, dit Brunehilde avec colère. La révolution, pour moi, c'est terminé, tu entends. Finito la comedia ! J'en ai raz le bol. Basta.
– Ils veulent que tu disparaisses, Brunehilda.


31.
Même scène.

– Que je disparaisse ?
– Allons les voir. Parle-leur.


32.
Même scène. De nouveau ensemble y compris l'enfant. Brunehilde s'adresse aux deux femmes.

– Alors comme ça il paraît que vous voulez ma peau  ?

33.
Même scène.

– Je vais vous dire un truc, bande de minables. Votre révolution, vous pouvez vous la mettre où je pense. Je vous emmerde. Je me suis inscrite sur les listes électorales et j'ai fermement l'intention de voter désormais pour la République En Marche.


34.
Même scène.

– Tu entends ça, Margarita ? dit la jeune femme à la vieille.
– Tue-la, Orlando ! dit la vieille.


35.
Même scène. 

– Que comptes-tu faire, maintenant, Orlando ?
– No tengo opción, Brunehilda.


36.
Même scène. Orlando gifle violemment Brunehilde. L'enfant pleure. Brunehilde prend son visage entre ses mains. Elle trébuche et tombe à genoux. La vieille s'approche d'elle et lui prend les cheveux.

– C'est tout ce que vous méritez, espèce de sale petite vermine !
– Lâchez-moi, vous ! Vieille folle !


37.
Même scène. La vieille donne des coups de pieds à Brunehilde.

– Tiens, tiens et tiens ! Laisse-moi l'écraser moi-même.
¡Ya basta Margarita! dit Orlando. C'est à moi de m'en occuper.

38.
Le lendemain. Une terrasse ensoleillée. Palmiers. Brunehilde et Orlando. 

– Comment peux-tu supporter une telle férocité, Orlando ? dit Brunehilde. Cela ne sert plus à rien. Le mur est tombé. L'empire a explosé. Les Chinois se lancent dans le capital-risque. Il n'y a plus que les Castro pour être fidèles à nos idéaux mais il n'en n'ont plus pour très longtemps.
– Je continue, Brunehilda. No voy a baisser les bras. Vete ahora, pars maintenant...


39.
Même scène.

– Orlando...

40.
Même scène.

– Orlando, je...

41.
Même scène.

– Tu n'es qu'un sale con, Orlando, mais... je... je t'aime.
– Tu as toujours été trop sentimentale.


42.
Même scène.

– Partons ensemble, Orlando. Avec notre enfant.
– No. Amor es un sentimiento burgés.


43.
Une chambre. Des affaires ainsi qu'une valise sont posées sur le lit. Brunehilde fait ses bagages. 

44.
Même scène. La jeune femme d'une des scènes précédentes entre.

– Tiens ? Vous êtes encore vivante, vous ? dit-elle.

45.
Même scène.

– Ainsi, Orlando n'a pas tenu parole. Le gredin !

46.
Même scène.

– Je vois. On est venu chercher son lardon et on s'apprête à se faire la malle.

47.
Même scène.

– Vous n'avez jamais eu envie d'être mère, Gabriella ? demande Brunehilde.
– Qui ? Moi ? (Rire) Elle est bien bonne ! Mais il est vrai que vous êtes la seule ici à ne pas savoir. (Rire) Venez.


48.
Même scène. Gabriella prend la main de Brunehilde et la pose sur son entrejambe. 

– Ah ça ! C'est incroyable ! s'exclame Brunehilde.

49.
Même scène.

– Un garçon ! Vous êtes un garçon !

50.
Même scène. Gabriel regarde Brunehilde dans les yeux.

– Je vous aime, Brunehilde.

51.
Même scène.

– Partons ensemble, dit Gabriel.
– Mais... C'est à dire que... Ah ça c'est trop fort !


52.
Même scène.

– Pendant toutes ces années, la jalousie m'a fait perdre la tête, dit Gabriel.

53.
Même scène.

– Je suis désolée, Gabri... el. Vraiment. Je vais partir seule. Ce sera mieux.

54.
Même scène.

55.
Extérieur jour. Le quai d'une gare. Brunehilde, une valise dans chaque main, accompagnée de l'enfant. 

56.
Même scène. Orlando apparaît. Il s'approche de Brunehilde. 

– Ah tu es venu. C'est gentil à toi, dit Brunehilde.
– Papa... dit l'enfant en tendant ses bras vers Orlando.


57.
Même scène.

– Pour la dernière fois, viens avec nous, Orlando. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour ton fils.

58.
Même scène.

– No. La lucha continúa. Je dois rester.

59.
Même scène.
– Espèce de connard, dit Brunehilde.

60.
Même scène.

– Adios Brunehilda, dit Orlando, sentencieux. N'oublie jamais tout ce que nous avons fait ensemble. Era precioso, era grande. Rappelle-toi. El pueblo...


On entend alors cette chanson des Quilapayun chantée ici spécialement par les Chœurs de l'Armée rouge, d’abord sur une nuance mezzo piano puis de plus en plus puissamment pour atteindre au fortissimo comme sait le faire à la perception le viril ensemble moscovite.



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