Le museau du yak



Tibet, Sakya, © L. Gigout, 1990


Le village et la montagne. Rêves, envies, désirs. Rêves de légendes inscrites dans le vent et sur les pierres. Envies d’échapper aux effluves d’encens et des huiles rances des temples et des monastères. Désirs d’élévation et de lignes de crête. La montagne attirait le voyageur. Alors il a laissé derrière lui la capitale oubliée. Une simple promenade.

– Une simple promenade ? Au début, oui, ça allait bien. Mais la pente s’est vite avérée plus abrupte qu’il n’y avait paru. Elle s’est même rudement incurvée. Mais s’il n’y avait que ça ! Cette roche : je mets la main dessus, je tire, ça fout le camp. J’ai maintenant de plus en plus de mal à progresser. Est-ce bien raisonnable de continuer ?

Le voyageur serait-il défaitiste ? Non, car malgré la roche schisteuse, ravinée, en voie de dissociation, il continue. Centimètre par centimètre, il continue de progresser vers le sommet. Après tout, la ligne de crête n’est-elle pas juste au-dessus de lui et le ciel transparent ?

– Transparent... C’est bien le moment de donner dans le contemplatif. Ça ne va pas. Ça ne va pas du tout. Cette roche est pourrie. À chaque mouvement, je risque la culbute. C’est bien trop risqué. Je vais maintenant redescendre.

Mais il demeure collé contre le flanc de cette montagne. Il aperçoit, tout en bas, les maisons du village tibétain avec leur réserve de fagots disposée sur les terrasses, l’imposant monastère et le village chinois engoncé dans ses rues rectilignes. Monter ou descendre ? Descendre ou monter ? La vérité, c’est qu’il est devenu maintenant beaucoup plus difficile de redescendre que de continuer à monter. Monter pourtant ne résout rien puisque, par principe et en vertu de la Grande Cohérence spatio-temporelle, le voyageur le sait, il convient de toujours redescendre ce qui a été monté. Que va-t-il faire alors ?

– Continuer de monter. De l’autre côté, vers la plaine, la ligne de crête doit certainement s’abaisser.

S’aidant de son couteau pour faire dans la paroi des entailles où il puisse glisser ses doigts et la pointe de ses pieds, il progresse de quelques centimètres encore.

– Foutu imbécile ! Je pouvais bien ricaner en apprenant qu’un alpiniste du dimanche s’était stupidement retrouvé coincé lors d’une expédition dans les écrins ou la Vanoise. Je me trouve pris de la même façon et ma vie va se terminer là, sur cette montagne pelée griffée par le vent. Quelle ineptie !

Ineptie ou pas, l’endroit n’est pas banal. Rares sont les élus dont les dieux acceptent l’offrande de leur vie sur une montagne de leur vaste domaine. Le vent souffle cependant par violentes rafales. Le moindre effort épuise le voyageur qui souffle lui aussi comme une forge. Monter ou descendre ? Comment sortir de ce manichéisme augustinien ?

– À ne pas confondre avec machiner l’isthme d’Augustine ! Je crois bien que je vais essayer la troisième voie, la Voie du Milieu ! Allons-y.

Le voyageur, on le voit, s’efforce de garder le moral. On ne lui en tiendra pas rigueur dans un tel moment malgré son absence de poésie et de moralité. D’autant qu’il est déjà dix-sept heures. Sait-il ce que cela signifie ? Dans moins de deux heures, il fera nuit. Il lui faut trouver un passage. Vite. La nuit tombée, rien ne sera plus possible. Collé contre la montagne, lentement, il progresse maintenant latéralement.

– Je vais geler, oui ! On viendra me réveiller dans deux ou trois mille ans. Je serai sûrement célèbre. M’est avis que ma belle n’aura pas la patience.

Un ravin creuse dans la colline un chemin caillouteux. Il le suit. Peu à peu, le chemin devient humide. Le voyageur progresse en laissant des empreintes dans la pâte visqueuse sécrétée par la montagne. Le ravin se transforme en petit torrent, puis en cascade le long d’une paroi verticale, l’obligeant à revenir sur ses pas. Il est contraint à des haltes fréquentes pour reprendre son souffle. Il essaye un autre ravin, contourne un réservoir naturel en agrippant la paroi et en s’aidant de son couteau, n’est pas vraiment surpris de tomber sur une nouvelle cascade. Il tente de descendre le long de la paroi mais la roche est friable et ses doigts deviennent gourds sur les schistes incrustés de mica. S’il pouvait en dégager quelques cristaux. Le mica était considéré comme une nourriture d’immortalité. Il permettait de voler, de chevaucher les nuages à la façon des Immortels. Une tempête se lève dans la plaine. Le vent s’engouffre dans le passage raviné avec ses volées de sable mêlé de crachin. Le vent effrite la montagne. Le voyageur arc-bouté peut l’entendre craquer et sentir sur lui des petits morceaux de roche qui tombent en pluie.

– Je n’en peux plus. Je me sens stupide et j’ai peur. Je voudrais me coucher, oublier, dormir.

C’est alors qu’il croit apercevoir un monticule d’une forme étrange.

Le museau du yak ! Tintin au Tibet !

Le dénivelé doit bien être de cinq mètres. Le voyageur décide que la corniche du bas est constituée d’un lit de roche décomposée et humide qui amortira le choc. La lumière diminue, le soleil a disparu. Dix-huit heures. Le crépuscule est là. Plus vraiment de temps pour les états d’âme.

– Un yeti, oui, mais alors gigantesque et femelle. Les seins jaillissant de son manteau de poils.

Ivresse hypoxique due à l’altitude. Le torrent l’asperge d’une eau glaciale. Voilà pour le refroidir ! Il fait la grimace, ne réalise pas le bonheur qu’il a d’être ainsi baptisé par cette eau née par la grâce des caresses sur les neiges éternelles d’un souffle tiède levé dans le golfe du Bengale et qui va, après avoir lavé son corps, rejoindre le puissant et sacré Brahmapoutre ! À quoi pense-t-il à cet instant précis ?

Elle me prendrait dans ses bras de géante et je m’enivrerais de son odeur de suint.

Arrivé à une confluence de petits torrents, le voyageur poursuit sa descente, de pierre en pierre. Au détour d’une boucle, il s’arrête, épuisé, et se redresse avec plein d’appréhension pour apprécier les difficultés à venir. Un plateau se trouve à quelques mètres. Il semble accessible. Il ne sera plus seul car sur la plate-forme étroite deux vaches paissent le plus tranquillement du monde une herbe rase ! Battue, l’abominable femme des neiges ! Que son salut vienne des vaches plutôt que du migou, le voyageur aurait dû s’en douter. Les vaches n’ont-elles pas été de tout temps une bénédiction ? La félicité incarnée ? Ample poitrail, cornes nerveuses, grands yeux intelligents, museau badin, généreuses mamelles, queue élégante et souple et lentes ruminations philosophiques.

– En voilà une qui passe pourtant le plus clair de son temps la tête au raz des pâquerettes. Ceci dit, je ne vois pas vraiment en quoi elles représentent mon salut.

Si elles sont là c’est qu’elles y sont venues et si elles y sont venues c’est qu’elles peuvent s’en retourner. Il n’y a aucune raison pour que le voyageur ne puisse s’en retourner par le même chemin.
CQFD. Il suffit d’ailleurs d’y regarder de plus près pour voir qu’un sentier descend du plateau jusqu’à la rivière dans la plaine. De là, un chemin encaissé conduit au village, à deux kilomètres à main droite. Facile.

Une demi-heure plus tard, le voyageur arrive au village, harassé, le souffle court. La nuit est maintenant tombée. Il croise l’un de ses compagnons de voyage, Luc, qui le regarde d’un air inquiet. Dans sa chambre, il se confectionne un thé brûlant. Enfin, il se couche, il respire et s’apaise.

– Soyez bénis, Brahma, Bouddha et Grand Lama ! Sans oublier le migou, la Noiraude et ses consœurs. Je fais ici le serment de ne plus jamais associer votre nom à celui des argousins. Deux mille ans ! Elle n’aurait certainement pas attendu.



Sakya (Chine, Tibet) jeudi 29 novembre 1990


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