Raoudi : garnement en parler lorrain.
1
Rappelle-toi comme les jours d'hivers étaient glaciaux. Dès cinq heures, le crépuscule isolait le village. Les lanternes fixées aux poteaux électriques faisaient des halos blancs sur la neige cristalline. Rappelle-toi. Tu avançais avec précaution pour entendre le crissement de tes pas. Ton ombre te tenait compagnie. Elle te rassurait. Lorsque tu atteignais une zone obscure, tu craignais, parce que ton ombre n'était plus là, de ne plus exister toi-même. Alors, tu te précipitais vers la lumière pour retrouver ton ombre docile.
Rappelle-toi ce soir-là. À dix-neuf heures, il faisait nuit et tu n’avais que l'ambition de les effrayer. C'est à cette heure-là que l'autobus revenait de la ville, laissant au bord de la route départementale une petite dizaine d'employés de bureau, de vendeuses et quelques élèves des lycées. L'autobus n'entrait jamais dans le village à cause de ses rues trop étroites. Tu n'aimais pas le chauffeur. Il s’appelait Paul. Avec sa cravate, sa vareuse grise et sa casquette à visière, il se prenait pour le commandant de bord d’un Boeing 747. Il t’avait pris en grippe et te menaçait souvent de te faire descendre avant d'arriver à destination pour te punir d'être trop remuant, de chercher des querelles et manquer de commisération pour les gens qui rentraient chez eux, fatigués par une longue journée de travail.
C'est toi qui en avais eu l'idée. Il n'y avait que toi pour avoir des idées pareilles. Il s'agissait d'évider une belle betterave fourragère, de creuser deux trous circulaires pour les yeux, un triangle pour le nez, une fente crénelée pour la bouche et de disposer à l'intérieur une bougie. Parce que tu avais lu un livre illustré sur la mythologie grecque, tu décrétas que le masque représentait Héphaïstos, le dieu du feu et des volcans. Quelques minutes avant l'arrivée du car, tu avais disposé la tête sur un piquet d'angle au bord du chemin qui montait au village. Tu te tenais tapi dans l'obscurité, seul, sans ton ombre, immobile et transi. La tête monstrueuse aux yeux flamboyant flottait sur le paysage nappé, uniformément blanc, toute chose étant figée.
Rappelle-toi ce qu'il advint. Tu ne peux pas ne pas te souvenir. Mis en retard par la neige et le verglas, le bus n’arrivait pas. Tu étais engourdi par le froid. Soudain, la tête s'était mise à bouger. Tu fus gagné par une sourde angoisse. Les yeux flamboyants commencèrent par ciller. Puis ils dansèrent une folle sarabande. Tu tremblais de frayeur. Il y eut un bruit, un frôlement, des crissements sur la neige suivi d'un mâchouillement humide. Tu avais envie de prendre tes jambes à ton cou, persuadé qu'une divinité maléfique avait pris possession de la grossière effigie et s'apprêtait à te punir pour ton audace de l'avoir défiée, mais tu restais là, terrorisé et glacé jusqu'au plus profond de toi.
La tête disparut comme une étoile filante qui tombe dans la prairie. Tu vis alors passer, en faisant des sauts de cabri, une génisse blanche qui disparut dans l'obscurité. Elle te parut belle et comme auréolée. La gourmande avait dévoré la tête du dieu du feu et tu te persuadais qu'elle n'était autre que la fiancée de Zeus, le père d’Héphaïstos, et que par un mystère spatio-temporel fréquent dans les légendes elle avait atterri ici et maintenant, à Pournoy-la-Chétive, dans le département de la Moselle au début des années soixante. Tu rêvais qu'elle reprît forme humaine devant toi.
2
Je voudrais sortir d'ici et rentrer à Paris. Il y a trop de monde, trop de bruit, trop de puanteur, jusqu'au cœur de cet hôpital. Je rêvais d'un Orient de volupté, de cotonnades légères, de soieries ocre et jaunes, de cachemire au rouge érotique, du parfum des cédrats et des euphorbes, des saveurs de cardamome, de cannelle et de safran. Je respire les effluves d'éther et les odeurs de sang coagulé et de sueur des dizaines de malades et d'estropiés qui partagent avec moi cette salle parcourue par des médecins et des infirmières débordés.
Ils m'ont amené ici dans la nuit avec les autres. Quand j’ai repris conscience, une infirmière était penchée sur moi et me regardait. Elle était vêtue d'un sari blanc et portait un bindi rouge au milieu du front. À mon tour je me suis mis à la regarder, fasciné. L'autobus était monté sur le trottoir puis avait violemment heurté l'un des piliers des arcades de Connaught Place. Je ne sais plus très bien. Pourquoi y avait-t-il autant de monde, toujours, et autant de bruit, partout. J'entends soupirer mes voisins et les conversations qui n'en finissent jamais. La circulation, le tintamarre des avertisseurs et des bruits de locomotives. Je revenais d'un spectacle de danse. La danse de Shiva. Les doigts placés de manière à saisir un croissant de lune. Rythme, cadence, harmonie. Je ne sais pas pourquoi, au lieu de prendre un rickshaw, je décidai de rentrer à l'hôtel en bus. Le chauffeur avait une sale tête. Il criait en hindi parce que je n'avais pas de monnaie. Il voulait me faire descendre et je m'étais énervé. Il roulait trop vite. Sur le boulevard circulaire de Connaught Place, une vache sacrée avait surgi devant le véhicule. Elle traversait la rue en galopant, visiblement affolée. Deux enfants la suivaient en gesticulant. L'un d'eux portait un masque grimaçant de la déesse Kali, la noire, la destructrice, la femme de Shiva.
L'infirmière est près de moi. Je n’ose plus la regarder. Je regarde son ombre sur le sol maculé. J'ai mal au côté gauche et à un bras. Je voudrais vomir. Sur une tablette à côté de moi sont disposés de l'argent indien, quelques dollars et mon passeport.
3
« Alors raoudi, quel effet ça fait de retrouver les trottoirs de Delhi ? – Pourquoi vous avez fait ça, saheb ? – Tu crois que j'aurais dû te laisser pourrir dans ton trou ? – Behhh... » Il tire la langue et puis soudain éclate de rire. « Pourquoi tu ris ? – Regarde. » Il exhibe avec fierté une magnifique montre de plongée. « Où tu as eu ça, petit gangster ? – Je l'ai prise au gardien. » Il rit. C'est un gamin, un vendeur de journaux des rues d’Old Delhi. « Vous la voulez, saheb ? Cinq cents roupies. » Ils sont installés à la table d'un café de Connaught Place, une de ces salles mal éclairées situées en étage. L'étranger et l'enfant. À l'extérieur, c'est le brouhaha habituel, la ronde des bicyclettes, des taxis-scooters, des rickshaws, des grosses Ambassador et des autobus bondés. L'enfant est crasseux et pieds nus. À côté de lui, sur la banquette, se trouve un paquet de journaux en hindi. Un gros sac de voyage est posé sur le sol aux pieds de l’étranger. Il a un bras bandé pris en écharpe.
« C'est trop cher, dit l'homme. Deux cent cinquante. – Ça va pas ? C'est une belle montre, saheb ! Regardez ça. Elle vaut au moins... Je vous la laisse pour quatre cents. – D'accord raoudi, quatre cents. Mais à une condition. Je veux savoir ce que tu faisais là, juste à côté du bus, quand il y a eu l'accident. » L'enfant se tait, renfrogné. « Écoute raoudi, je ne veux pas te faire de mal. Je ne t’ai pas sorti de ton trou à rat pour ça. Je sais que tu n'étais pas dans l'autobus et qu'après l'accident tu t'es enfui avec ma sacoche. Et si quelqu'un ne t'avait vu et reconnu, tu ne serais pas allé en prison et tu serais sans doute occupé en ce moment à essayer de revendre mon appareil photo. Tout ça, je le sais et je m'en fous. Il y a autre chose que j'ai besoin de savoir. Qu'est-ce que tu faisais là ? » L'enfant le regarde, hésitant entre crainte et curiosité. « Je travaille là, saheb. – À minuit ? Tu vends des journaux toute la nuit ? – Je suis là tout le temps. Je cire aussi les chaussures. – Tu dors où ? – Là. » L'enfant tend le bras vers la rue. Il y a sur Connaught Place un vaste terre plein engazonné. La nuit, on y trouve de nombreux dormeurs. Ils restent un moment silencieux.
« Avant l'accident, j'ai vu quelqu'un, grand comme toi, avec un masque de Kali. – Vous connaissez Kali ? » Il rit. « Trois yeux flamboyants, des dents acérées et des cheveux crépus. Avec un collier de coquilles de noix. – Des têtes de mort ! Rhââââ... » L’enfant fait une grimace et lève les mains vers l’étranger les doigts en forme de serres. L'étranger se penche vers lui et lui saisit vivement le bras. « Bon, ça suffit. Qu'est-ce que tu faisais là avec ce masque en pleine nuit ? – Mais qu'est-ce qui vous prend, saheb, lâchez-moi, vous me faites mal... – Écoute-moi, raoudi. Je vais te raconter une histoire qui s'est passée il y a longtemps, dans un pays lointain, en Europe. C'était au mois de janvier, comme maintenant, et j'avais... Quel âge as-tu ? – Douze ans, saheb. »
« J'avais douze ans. Là-bas, en hivers, il y a de la neige... » L'homme parle pendant un long moment et l'enfant l'écoute avec attention. À la fin, le gamin éclate bruyamment en sanglot. « C'est pas ma faute, saheb, c'est pas ma faute. Je vous promets. Je jouais avec Nikhil. On avait trouvé le masque chez son père. Il tient une échoppe pour les Américains dans Janpath Road. On voulait juste jouer et puis la vache est venue, elle a eu peur toute seule et elle a traversé. C'est pas notre faute. » L'homme se tait. Pendant un temps, l'enfant continue à sangloter en se forçant un peu. « Non, raoudi, c'est pas de ta faute. C'est arrivé comme ça, tu as raison. Toi et Nikhil, vous n'y êtes pour rien. Tu jouais avec un masque de Kali, c'est tout. La vache s'est affolée et c'est elle qui a provoqué l'accident. C'est comme ça que ça s'est passé. Tu n'es pas responsable. – C'est comme dans votre histoire, saheb ! – Oui, raoudi. – Je peux partir maintenant, saheb ? – Oui, raoudi. Tiens, voilà pour la montre. » L'étranger lui donne de l'argent. L'enfant file. L'étranger reste seul dans le café.
4
Rappelle-toi. La génisse ne s'était pas transformée en princesse. Elle avait bondi dans la neige, franchi la clôture et traversé la route au moment où arrivait le bus. Le bus avait dérapé sur la neige tassée. Plus tard, ils avaient ramené Mado à la maison. Elle était blanche. Ta sœur bien-aimée avait une tache rouge sur le front qui ressemblait au bindou de l'infirmière de l'hôpital.
L'étranger rassemble ses affaires et laisse un billet dans la soucoupe posée devant lui. Il s'aperçoit que l'enfant a repris la montre de plongée. Il sourit et se demande quel temps il fait à Paris. Sur la banquette voisine se trouve assis un vieil homme. Il est vêtu d’une tunique traditionnelle et un gilet. L'étranger n'avait pas remarqué sa présence jusqu'alors. Le vieil Indien avale une gorgée de chai et repose lentement son verre. L'étranger le regarde, impressionné par sa dignité. Alors, dans un anglais élégant, tout en continuant à regarder devant lui, le vieil homme se met à parler avec douceur. « Toutes les douleurs, la culpabilité, les incomplétudes concernent le passé mais elles sont dans le présent. C’est pourquoi vous les vivez encore douloureusement. L’attention que vous portez à la nourriture que vous mangez, vous devriez la porter également aux idées que vous intégrez. L'attention vous ramène dans le présent, le maintenant, et la présence dans le maintenant est un état qui est toujours à portée de la main mais que l'on remarque rarement. » Le vieil homme se lève. « Le passé n'existe pas. Il n'y a que le présent » insiste-t-il avant de s’éloigner.
Paris, 1992



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