3615 Turlu


Été

Nadja à Goodbar : Je suis très touchée de votre message et de votre confiance. Heureuse de vous connaître même si je ne sais rien de vous. Je voudrais que vous soyez à Paris avec moi. 

Fenena à VDQS : Cette nuit, en entendant la Wally, j'ai pensé à vous.
Norma à VDQS : Schnabel ? Vous accompagner à un concert de Schnabel ?
Fenetre_avec_vue à Eau_vive : Vendredi matin. Ciel gris, lumière grise. Un coup d'œil à l'affiche de Sam Francis "In lovely blueness" dans mon bureau et je cherche une raison d'espérer, d'échapper au gris du temps et à celui de mes amours.
Diane à Fenetre_avec_vue : Hello, monsieur Goodbar, le fantôme de Julie vous implore.
VDQS à Fugitive : La femme aux cheveux outrenoirs, avec son regard d'ange canaille et son sourire de braise, m'entraîne dans un sillage de pluie lacrymale.
Radio_activity à VQDS : Vous devez être ivre, mon cher. Vos propos sont incompréhensibles.
Fugitive à VDQS : Je n'en suis nulle part, hélas. Tout est embrouillé, compliqué, je ne fais plus de projet. Partez donc à Florence avec quelqu'un d'aimable, ce que je ne suis pas.

Fenetre_avec_vue à Diane : En cette fin de semaine, je suis en voyage chez les ducs de Bourgogne. Back to the grindstone next monday.
Diane à Fenetre_avec_vue : Je vous attendrai. J'aime vos mots et c'est frustrant. J'en ai le style tout perturbé. Je crise. Vous n'êtes jamais là. Je suis très triste. Cette histoire ne rime à rien. C'est une histoire pleine de vide qui n'a pas de fin.
Goodbar à Sidonie : Besoin de rêves. Parfois rêve et réalité se confondent, parfois l'un submerge l'autre et je me retrouve alors, comme cet été, seul et amoureux de ma solitude, à Aix, dans le jardin de Cézanne.
Sidonie à Goodbar : Loup, y es-tu ? M'entends-tu ? Que fais-tu ?
Sidonie à Goodbar : Ma vie n'est pas compliquée mais je dois vous faire un aveu : Sidonie a plus d'un amant.
Sidonie à Goodbar : Vous appeler, méchant ? Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?
Shalimar à Goodbar : Qu'écoutez-vous, le matin, en vous levant ? Que prenez-vous pour votre petit déjeuner ? J'aime un homme en trois personnes. Le premier s'est réveillé en écoutant un concerto de Beethoven mais il est de l'autre côté de la ville et je ne sais quand je le reverrai. Le second m'a apporté mon petit déjeuner au lit avant de partir au théâtre. Quant au troisième, ce n'est qu'un leurre, un simulacre, un amour-fiction.

Automne

Fenetre_avec_vue à Diane : Il était habillé d'un trois-quarts bleu marine, une écharpe bordeaux nouée autour du cou. Jeudi 12 décembre, vers douze heures trente à la brasserie La Lorraine, place des Ternes. Un exemplaire de L'Autre Journal était ouvert devant lui. Il était nerveux comme un adolescent à son premier rendez-vous. Il avait pensé « Viendra-t-elle ? ». La terrasse qui fait l'angle du boulevard de Courcelles et de la place était couverte et fermée par de grandes vitres. Dans la salle, les couverts étaient mis et quelques repas déjà servis. Le personnel s'affairait. Il y avait des maîtres d'hôtel en livrée rouge à épaulettes dorées qui recevaient les clients en se courbant légèrement. Ils les accompagnaient à une table et prenaient les commandes. Les garçons étaient en gilet, chemise blanche, pantalon noir, Bic dans la pochette. Ils étaient propres et décontractés et faisaient sonner la monnaie dans leur ceinture portefeuille en regardant dehors les passants emmitouflés. Bruits des couverts heurtés, des conversations mêlées et du grondement de la circulation. Les thuyas dans leur bac faisaient un liseré de verdure à la terrasse et on voyait fleurir ça et là, sur la place et dans les rues attenantes, quelques sapins coupés à vendre pour le noël des petits parisiens, au milieu de décorations d'ors et de givre. Insensibles à ce déballage saisonnier, les platanes faisaient grise mine. Des hommes d'affaire mangeaient des langoustines et buvaient du vin d'Alsace, essuyant méticuleusement sur un coin de serviette les miettes de chair rose collées à leurs lèvres. Puis une femme était entrée, enveloppée dans une pelisse noire. Elle semblait chercher quelqu'un. Traversant d'un pas décidé la salle du restaurant, elle s'installa à une table voisine de la mienne, commanda du gin et alluma une cigarette blonde. Cheveux courts, noirs, elle lançait dans la direction de l’homme de petits regards furtifs qu'il tentait d'accrocher. Elle avait un visage minuscule, un peu renarde, une peau mate semée de quelques lentigines brunes. Elle se tenait droite et fumait avec élégance. Soudain, elle s’était levée et était partie sans se retourner, laissant derrière elle le verre auquel elle avait à peine touché et une cigarette à demie consumée. Il la suivit des yeux, puis, longtemps après qu'elle eut disparu, il la suivit encore de ses pensées désemparées.

Sidonie à Goodbar : M'aimez-vous toujours ? Votre histoire de rendez-vous est si triste. Une autre fois ? Qui êtes-vous, homme mystérieux amant de mon âme ? Reviendrez-vous sous mon ciel ? Je ne sais si j'aurai envie de vous voir et de me montrer, mais vos rêves sont entrés dans ma tête.
Diane à Fenetre_avec_vue : Je voudrais épingler vos mots papillons dans mes cartons de souvenirs. Mais ils s'envolent et disparaissent pour toujours.
Sidonie à Goodbar : Décembre s'effiloche... Je déteste ce mois où il faut faire semblant d'être heureux. Vous étiez donc tout prêt de moi, hier ?
Sidonie à Goodbar : Avenue Marceau, un arbre s'est couvert cette nuit de charmants et désuets bouquets de fleurs. Miracle de noël ? J'aimerais qu'on m'aimât ainsi, au point de renverser les saisons.
Sidonie à Goodbar : Tigre ami, j'ai froid et vous n'êtes jamais là. Sur l'écran noir de mes dimanches, je continue de vous chercher en vain. Les jours et les nuits d'Emma-Blue. Mr. Goodbar, help...
Goodbar à Shalimar : Cette partie de colin-maillard est laminante. Nous nous cherchons dans l'obscurité de nos espaces-temps sans nous trouver et mes yeux se brouillent d'humeurs laminaires.
Goodbar à Sidonie : Changer les saisons, disiez-vous ? Chiche!
VDQS à Fugitive : 83 31 38 72, pour les urgences de nuit.

Emma, elle s'appelle Emma et sa voix est douce comme une pluie d'hibiscus sortis de l'aube. Ses mots sont les virgules sidérales de ses nuits audacieuses. Attentive et patience, complice, charmeuse. Féline. Ils se parlent, ils s'écoutent. De longs silences viennent se glisser entre leurs tirades. L'embarras s'efface peu à peu et ils essaient d’ôter les quelques écailles de mystère qui les habillent encore. Il a peur qu'un jusant ne l'emporte et qu'elle ne laisse qu'un adieu désolé. Il parle et lui raconte ce qu'il voit de sa fenêtre malgré la nuit tôt levée en ce début de décembre. La rive de la forêt et les arbres qui attendent dans le froid comme une armée de Xian. La route départementale et les lucioles qui courent dans son sillage. Elle lui parle de son univers à elle. Paris, sa fenêtre qui s'ouvre sur le carrousel animé des Champs-Élysées. Ils parlent du festival de théâtre de Nancy et de l'Allemagne où elle est née, dans un petit village de tailleurs de pierres précieuses. Et il trouve que sa voix ressemble aux agates dont on fait les camées.

Plus tard, sa nuit à lui est pleine de bruits. Il fait des rêves palilaliques et pense aux massifs vosgiens, aux sentiers enneigés qui se glissent entre les sapins noirs. Il voudrait renoncer mais ses rêves s'obstinent tels des lises implacables. Il faut dire qu'il découvre là, parfois, des joyaux magnifiques.

Elle est en face de lui, si proche qu'il peut respirer son parfum. 


Hiver

VDQS à Fugitive : Votre voix est un violon, nos silences en sont l'écrin.
Sidonie à Goodbar : Noël à Saint-Tropez, comme ce sera amusant ! Je pars bientôt avec pour tout bagage mon stylo et du papier opérer une prudente, délicieuse et solitaire retraite sous des cieux plus cléments. Ne me tenez pas rigueur de ma disparition.
Goodbar à Sidonie : Voici donc déjà venu le temps du silence qui fera de nous les orphelins de nos espoirs puérils. Vous allez partir et la brume de l'hiver diluera nos passions. Mais, champagne ! Que commencent les orgies saturnales ! Que swingue les accordéons dans les miroirs des boules de cristal et que dansent les masques ! L'année s'achèvera sans vous. Soit. Vous retrouverai-je ? Bonnes fêtes, Emma. Joyeuses fêtes de fin d'année. Je voudrais être le vigneron qui produit le vin qui coulera dans votre gorge ce soir-là.
Sidonie à Goodbar : Vilain.
Goodbar à Sidonie : Je vous.

Ainsi se terminent les ans. Par des absences. Des exils au fond des cafés ou au fond des salons illuminés. Ou encore au fond de soi, au fond des grandes solitudes. Il se sent lui aussi en exil. En exil d'elle. Il cultivera sa solitude avec des amis choisis, des enfants et d'autres femmes. Comme ces exilés sud-américains, asiatiques, africains, exilés de tous les Heimat, exilés volontaires ou forcés qui se retrouvent pour combattre la nostalgie, la térébrante nostalgie, la lumière du ciel au soir lorsque le soleil se noie dans le rio de la Plata et qu'une femme chante un air apaisant à son enfant, l'odeur du calamar au milieu des sampans, le miroitement des eaux huileuses du Song Saigon ou encore le bruit du vent qui s'engouffre entre les collines du Natal, portant un peu d'humidité de la mer alors que le fleuve n'est déjà plus qu'un filet d'eau. Ou presque.

En retrait de sa vie, tout n'est que prétexte à sa vénération. Il lève son verre à sa santé et lui offre son ivresse. Qu'un sens exalte en lui un sentiment particulier et voici qu’il le lui dédie aussitôt, cherchant les mots capables de composer la trame de leurs futurs ébats. De retour aux choses quotidiennes, il ne comprend pas pourquoi les objets qui lui sont familiers sont demeurés intacts. La maison est toujours engoncée dans la neige, altière, et son mobilier laisse parfois échapper la même plainte sèche.

Il ne s'est rien passé. Il se répète cette phrase afin qu'elle s'imprime dans le réel comme une évidence. Il ne s'est rien passé. Juste un peu de neige s'est glissée sous la porte. Il se souvient des aubes pales précédant les soleils aveuglants. Le temps qui devient minuscule avec ses souvenirs dont le vent emporte chaque jour la poussière pour qu'au bout du compte il ne reste plus rien. Il ne s'est rien passé pourtant il sait déjà qu'au printemps prochain il ne plantera pas le mirabellier comme il l'avait prévu et que les herbes folles envahiront son jardin.

Printemps

Goodbar à Shalimar : Oh wie ist es kalt geworden und so traurig, öd' und leer ! Rauhe Winde weh'n von Norden und die Sonne scheint nicht mehr. La nostalgie du printemps. Êtes-vous romantique ?
Shalimar à Goodbar : J'ai peur.
Goodbar à Shalimar : Vous êtes le souffle léger d'un matin de printemps qui réveille doucement de leur torpeur les arbres vieux dont les lymphes désengourdies gonflent les bourgeons. Vous êtes la caresse du vent d'un matin de printemps qui fait danser les roseaux enfin libérés de la gaine scintillante qui les faisait ressembler à des dagues sous le vent pur des astres.
Shalimar à Goodbar : Ainsi nous allons nous rencontrer ? M'aimerez-vous lundi ?

Trop de nuits blanches. Trop de discussions, trop de phrases, trop de mots à inventer. Trop chaud, trop nerveux, trop fatigué. Pourtant il est là, dans ce train Corail qui vient de s'élancer en longeant la Moselle vers Emma. Cafés dans la voiture bar, cigarettes, le train gratte ses kilomètres en ponctuant le temps de ses petits martellements. Sa vie est une quête sans fin, un interminable jeu de yo-yo avec les femmes et souvent sa ficelle s'embrouille.

Grande banlieue, déjà les voyageurs pressés descendent leurs bagages des filets. Sera-t-elle là ? s’inquiète-t-il. À l’extérieur, le crépuscule a englouti le paysage. Des lumières sont apparues, mêlées aux enseignes des gares. Esbly. Emma est arrivée et arpente la longue salle des pas perdus. Les lanternes tanguent, incertaines, son train doublent un train jaune. Gagny, le train ralentit encore. Noisy-le-Sec, la gare de triage de Pantin, les grands moulins. La Villette et le chantier de la future Cité des Sciences. Paris. Le train se glisse le long des quais de la gare de l'Est alors qu'un haut-parleur crachote un message en trois langues. Le train s'arrête. Emma est là.

Le Trocadéro, la nuit. Hauts murs gris et inscriptions humanistes. De l'autre côté de la Seine, la lune est le point sur le i de la tour. Il n'y a personne qu’eux deux. Dressés comme des orgues de Staline, les pacifiques canons à eau émergent du bassin où quelques étoiles se mirent encore. Des lumières glissent le long des quais. Pas un frisson ne secoue l'échine nue des buissons. Il embrasse les lèvres d’Emma. Il sent la chaleur de son corps qui s'accroche au sien en lui délivrant le mystère d’un parfum oriental. Un chat noir marche sur le parapet qui ceint l'esplanade. Il se souvient des jardins de son enfance, clos par de vieux murs sans crépis et à demi éboulés. La mousse et les lichens les tavelaient alors que les orties plongeaient leurs racines entre les pierres. Les chats, vieux matous aux miaulements rauques, les parcouraient en se disputant leurs territoires. Parfois, au cœur de la fournaise aoutienne, il débusquait de petites couleuvres et des lézards à la queue fragile et cassante. Emma regarde le chat, fascinée, et le chat la regarde de ses petits yeux où se sont réfugiés d'infimes éclats de lune. Il la saisit par les épaules pour l'attirer contre lui et il cherche ses lèvres.

La vision est arrivée à ce moment précis.

D'étranges fêlures sont apparues dans la façade austère du Musée de l'Homme, dérangeant l'ordonnancement des lettres dorées du frontispice. L'armature du béton désentravé projette hors de la masse écorchée des ramures torturées et un peu de poussière s'échappe encore par intermittence. Des gravats jonchent l'esplanade. Une voix lointaine, un cri indéchiffrable aux intonations familières leur parvient. Dans le ciel, de pesants nuages gorgés d'éosine tracent des sillons noirs aux arêtes orangées. Les lumières de la ville clignotent, éclairs et froissements, mouvements d'une armée en déroute dans les cadences d'un temps qui s'emballe. Un long déchirement fait vibrer l'air et se retourne sur lui comme un hélicoïde sonore recommencé.

« J'aime votre bouche et votre odeur, j'aime votre quiétude et votre douceur. Mais il me semble que vous souffrez : la souffrance me fait peur.
‒ Je ne souffre pas.
‒ Je ne veux pas tomber dans votre vertige.
‒ Je ne souffre pas.
‒ Je ne vous aime pas, oubliez moi. Je n'existe pas. Seule existe la raison qui me fit naître à vous et cette raison est votre folie.
‒ Mais cet enfant ?
‒ Je n'ai plus envie de rire. Je ne joue plus. Il n'y a jamais eu d'enfant. »

Emma est en face de lui et le regarde. Elle est belle, intelligence et beauté mêlées, elle semble sortir de l'avenir. Il se tient face à elle, empêtré dans ses balbutiements paléolithiques. Pourquoi a-t-elle crié et qu'a-t-elle dit ? Le chat a disparu et il se souvient l'avoir chassé d'une pierre. Emma le regarde en pleurant et ses larmes mouillent ses lèvres quand il lui dit « Je vous aime ». Ses lèvres à elle murmurent un mot qu’il n’entend pas. Elle s'arrache à son étreinte et s'éloigne d'un pas rapide avant de disparaître à l'angle du musée sans s'être retournée. Il ne cherche pas à la rattraper. Il est glacé. Il se sent écrasé par le béton dominateur malgré l'hymne à l'homme créateur. Le ciel reconfiguré a libéré la lune qui n'exprime qu'un froid mépris.






Paris, Belleau, Haut du Roc, 1986 

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