Jeu domestique
‒ Tu vas la revoir ?
‒ Oui.
‒ J’en ai marre de tomber toujours sur des mecs cinglés ! Tu es fou, tu m’entends, complètement masochiste.
‒ Peut-être.
Elle se lève et fait claquer ses doigts.
‒ Chouchou, chouchou… fait-elle sur l’air d'une dame qui appelle son caniche.
‒ Arrête ça, tu veux.
‒ Alors vas-y, dit-elle en le regardant avec mépris. Qu’est ce que tu attends ?
Il se tait et la regarde, hésitant entre agacement et amusement.
‒ Mon pauvre ami, continue-t-elle. Ça fait plus d’un an qu’elle t’a quitté et comme t’es barré, tu vas encore t’éclater la tête avec elle. Tu n’as pas d’honneur, pas d’amour propre.
‒ Lâche-moi, s’il te plait.
‒ Tu lui as parlé de moi ?
‒ Oui.
‒ Et qu’est-ce qu’elle a dit ?
‒ Qu’elle était jalouse. J’ai répondu que ça lui allait bien de dire ça.
‒ C’est tout ?
‒ Elle m’a demandé comment tu étais.
‒ T’as dit quoi ?
‒ Black mandarine.
Ils se taisent et se regardent. Elle est confortablement installée alors que lui se tortille nerveusement.
‒ Qu’est-ce que tu as à gigoter comme une anguille ?
‒ C’est pas terrible de mon côté.
‒ Moi ça va. C’est booonnn susurre-t-elle avec volupté. Il faudrait le faire tous les matins, tu crois pas ?
‒ Tu veux pas qu’on change de côté ?
‒ Non, répond-elle boudeuse. Tu n’avais qu’à prendre une baignoire avec les robinets au milieu.
Il fait une grimace de contrariété.
‒ On t’a déjà dit que tu as une tête de fou ? demande-t-elle sérieusement.
‒ D’un certaine façon.
‒ Comment ça, d’une certaine façon ?
‒ Une carte postale.
‒ De qui ?
‒ Elle.
Il se tait et regarde ailleurs, pensif.
‒ Et alors ?
‒ La carte postale représentait un portrait peint par Munch. Je ne me souviens pas du titre. Ce n’était pas Le Cri mais il y avait une expression d’angoisse et le regard halluciné.
‒ J’ai un pressentiment, dit-elle gravement.
‒ Oui ?
‒ Tu vas mourir avant cinquante ans.
‒ C’est sympa. Mort violente ?
‒ La folie.
‒ Tu boucles un peu, non ? Tu aurais pu trouver quelque chose de plus original. Mes filles n’aimeraient pas ça.
‒ Elle ne le sauront pas.
‒ Tu es une sorcière. Je le vois dans tes yeux, noirs et brillants, grands ouverts comme ceux des enfants. Enfantins mais pas innocents. Diaboliques. Quand je les regarde, je les sens s’immiscer dans mon cerveau pour trafiquer les neurones et les synapses.
‒ C’est quoi d’ça, synapse, espèce de vieux cacochyme ?
Elle l’asperge d’eau. Il n’aime pas ça. Depuis le baptême, il n’a jamais aimé recevoir de l’eau sur la tête.
‒ Arrête ça tout de suite, tu veux !
‒ Quoi, tu as un problème avec l’eau ? C’est pour ça que tu te laves jamais ? Tiens, ça fera repousser tes cheveux ! dit-elle en l’éclaboussant.
‒ Arrête je te dis !
Elle lui tire la langue et continue de l’agacer.
‒ Celle-là c’est pour tes petites provocs sournoises, espèce de pervers.
Il s’empare du gant de toilette et le lui jette au visage. Il n’avait pas voulu lui faire mal, juste répondre un cran au dessus de son jeu énervant. Mais son bras était parti trop vite et elle avait reçu le gant imbibé d’eau en plein visage. Elle se lève et se jette sur lui toutes griffes dehors en hurlant. Il s’est recroquevillé dans la baignoire, craintif. Les coups pleuvent. Elle trépigne de rage. Sournoisement, il avance le savon de sorte qu’elle pose un pied dessus. Elle glisse, se renverse en arrière et tombe lourdement. Un raz de marée balaie les accessoires. Elle est étalée au fond de la baignoire. Il se lève alors et lui prend la main pour l’aider à se relever. Elle vient dans ses bras mi riant mi pleurant.
‒ Espèce de sale con !
Mai 1992
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