La solitude du jogger le dimanche matin sur le boulevard Richard-Lenoir
Ainsi nous y voilà. Ça n'a pas été facile, mais c’est bon. Je suis fier de moi. Pfff pfff. C’est pas tous les jours comme ça. Ces derniers dimanches, impossible de me lever le matin. Fatigue générale. Pfff pfff. Il pleut un peu. J'ai dû prendre mon K-Way. Je déteste ce truc. Pfff pfff. À cause de cette saleté de capuche qui me revient sur les yeux. Saloperie. Et dans ce nylon de merde, mon corps ne respire pas. Pfff pfff. C'est important que mon corps respire. D'ailleurs. Pfff pfff. Non, rien. Il n'y a personne par ici, pas un chat. À cause de la pluie. Les Parigots détestent la pluie. Les chats aussi. Ils sont restés chez bobonne. Pfff pfff. Je descends sur Richard-Leblack. Il n’y a pas bézef trafic, j’y vais les foulées franches. Pfff pfff. L'allure est bonne, la mécanique cinétique carbure au quart de poil. Je vais courir comme ça jusqu'au kiosque, après je souffle un peu. Pfff pfff. N'empêche, c'est pas si facile. Pfff pfff. On dirait que je serais déjà un peu fatigué. Pfff pfff. Je crois que je vais m’arrêter un peu. Pfff pfff. J’ai le droit, c’est moi qui décide. Ne pas forcer. Y aller progressivement. Pfff pfff. Non, je m’arrête pas. Je peux courir jusqu’au kiosque. Pfff pfff. Pfff pfff. Dans ce boulevard, il faudrait supprimer les voitures. Mettre de l'herbe, de la vraie, avec des petites marguerites et des vaches. Pfff pfff. Une coulée verte. Pfff pfff. Coulée verte, c’est les urbanistes qui causent comme ça. Perso, ça me fait plutôt penser à quelque chose de dégueulasse. Genre morve qui coule des narines. Pfff pfff. Genre à gerber. Pfff pfff. Heureusement qu’y disent pas coulée brune. Pfff pfff. Bref, il faudrait mettre un quatuor à cordes dans le kiosque. Un peu de Ravel qui vibrerait dans l'air, ça ferait pas de mal. Quelques arbres fruitiers, des femmes avec leur panier sous le bras qui go to the market. Pfff pfff. Pfff pfff. Ils sont bath ces apparts, en haut là. Un peu chicos, les salauds. Toujours les mêmes qui sont les mieux lotis. Police partout, justice nulle part. Pfff pfff. Mais bon. Pour le moment je courre. Pfff pfff. Je respire. Pfff pfff. Même si je vais avoir les poumons tout noirs à cause de la circule. Pfff pfff. Vaut mieux que je ne vienne pas trop souvent. C’est mauvais pour les bronches. Pfff pfff. Le dimanche matin, c’est bien suffisant. Déjà que les miennes sont dilatées. Pfff pfff. J’avais pris ça pour un compliment. Dilaté c’est mieux que comprimé quand il s’agit de respirer, non ? On capte mieux l’oxygène. Pfff pfff. Et bien non. C’est tout le contraire. Pfff pfff. Regarde ce mec, avec le chapeau et la canne. Il ressemble à Marcel Proust. Pfff pfff. Quelque chose dans l’allure et le visage un peu maladif. Pfff pfff. Salut Marcel, toujours à cavaler derrière les filles en fleurs ? Pfff pfff. Sacré Marcel. Pfff pfff. On n’est pas loin du Troisième Bureau, le bistrot où elle a son quartier général. Pfff pfff. Cette garce. Pfff pfff. Je peux pas m’empêcher de penser à elle. Pfff pfff. Demain, faut que je termine mon rapport. Il ne reste plus que le chiffrage du projet. Je me trouve plutôt bon, en ce moment. Pfff pfff. Efficace. Pfff pfff. C’était pas la peine de faire ce rêve à la con, la nuit dernière. J’étais viré et le DSI se comportait avec moi comme un beau salaud. Pfff pfff. Voilà le kiosque, stop. Pfff pfff. On souffle. Pfff pfff. Pfff pfff. Le canal. Voilà un autre jogger. Il porte une combi de sport noire ce con, je sais pas comment on appelle ça, un collant qui moule les burnes, et cœtera, plus un bonnet de laine et des grosses moufles. Ridicule. Je préfère ma tenue décontracte que je mets en général pour glander. L’important, c’est d’avoir les muscles au chaud. Il courre pas mal. Belles foulées, le salaud. C'est un snob. Le genre à avoir un appart Haussmann ou un loft. Le genre à courir tous les jours entre les bagnoles. Un drogué du marathon. Un mec qui courre pour se faire voir par les gonzesses. Ou pour se racheter des conneries qu'il fait la nuit. Drogue, alcool, partouzes. On connaît. Qu'est-ce qu'il a à me regarder ce con ? Il doit être pédé. Il a le visage tout tordu par l’effort comme s’il venait de s’envoyer quarante bornes. Amateur. Si t’es pas capable de courir sans souffler comme un bœuf, reste chez toi à boire des mojitos ! À quoi ça te sert, connard ? L’effort, ou c’est du plaisir, ou c’est peau de balle. Y a des gens, ils attendent que les merles leur tombent tout cuits dans l’assiette. Ils font des grimaces pour montrer comment ils en chient. Comment ils se donnent du mal. Comment ils s'adonnent au mal. Des merles ou des grives ? Pfff pfff. Les grives, c’est mieux. Pfff pfff. Allez, c’est reparti. Pfff pfff. Je vais aller jusqu'à la passerelle, après l'écluse, et revenir. Pfff pfff. Les pavés sous la pluie luisent. Louise. Louise. Pfff pfff. Ô Louise. Pfff pfff. Tiens, une péniche. Pas une péniche, un bateau-moche. Canauxrama, Amaraunac, Connemara. Pfff pfff. L’Irlande. Pfff pfff. En bateau sur le Lough Corrib. La pêche au saumon et le golf avec Barbara. Pfff pfff. Le golf de Barbara, de Santa Barbara. La barbe, la barbapapa, avec tes histoires abracadabras. Pfff pfff. N’importe quoi. Pfff pfff. Il y avait un type, il s’appelait Naimbourg. Pfff pfff. On l’appelait Naimbourg-Degoi. Pfff pfff. Combien de temps ils mettent pour faire La Villette-la Seine, les marins d’eau douce, avec toutes ces écluses à la con et ces faignants d’éclusiers ? Pfff pfff. Autant aller à pied. Pfff pfff. Éclusier. Pfff pfff. Il y a quoi, un bateau par heure à tout casser, les jours classés noirs. Pfff pfff. Ça laisse du temps. Ils font quoi de leur temps libre, les éclusiers ? Pfff pfff. Quand j’entends le mot péniche, je pense à elle. Elle m’avait accompagné à Conflans-Sainte-Honorine pour rencontrer les mariniers. Pfff pfff. Je voulais commencer mon voyage par l’éloge de la lenteur. Quelle connerie. Ils n’avaient pas voulu. Pfff pfff. Pfff pfff. J’ai chaud, putain. Je vais balancer mon K-Way dans la première poubelle qui passe par là. Pfff pfff. Pfff pfff. C'est l'heure des chiens. Les chiens sont des bêtes affreuses. Je hais les chiens. Pfff pfff. Tiens, celui-là. Je lui donnerais volontiers un coup de pied pour l'envoyer dans le canal. La tête du canal. Il doit y avoir pas mal de cadavres, là-dedans. Pas seulement des chiens. Pfff pfff. Le bateau est toujours arrêté à l'écluse. Ces cons de touristes ont de la patience. Je vois pas l’intérêt. Ils sont dans le noir la moitié du parcours, quand le canal est souterrain. Pfff pfff. Après, il faut se faire chier aux écluses. Tu peux même pas quitter le bateau pour aller boire un coup. Pfff pfff. Pfff pfff. Je vais essayer d’allonger la foulée comme l’autre con. Pfff pfff. Y a des filles qui regardent. Pfff pfff. Remuer les bras en cadence et respirer dans le rythme. Pfff pfff. Pfff pfff. Qu’est-ce qu’elle dit, la jacteuse de service ? À droite ? Quoi, à droite ? Elle montre l'Hôtel du Nord. Pfff pfff. À droite, vous avez l'Hôtel du Nord. Là où fut tourné le film du même nom réalisé par Camé avec Arletty. Pfff pfff. Carné, Idiote. Marcel Carné. Encore un Marcel. Pfff pfff. Juste là où il y a le monsieur qui courre, sur le Quai de Jemmapes. Pfff pfff. Le monsieur qui courre, c’est moi, pétasse. Admire mon style fluide et mon expression décontractée. Pfff pfff. Prenez la photo, messieurs-dames, c’est très parisien. Pfff pfff. Pfff pfff. Je hais les chiens. Les chats, c'est autre chose. Emma disait les chats, c’est Schopenhauer. J’ai répondu moi je suis un tigre et les chats, j’en fais qu’une bouchée. C’est vrai. Je suis tigre dans le calendrier chinois. Pfff pfff. Je venais dans sa rue de bourge, du côté de l’avenue Marceau, pour m’asseoir en bas de sa fenêtre. Le cul sur le bitume tiède et les chromosomes bien au chaud. Emma avait sa crise de la trentaine. Pfff pfff. Pfff pfff. Les deux là-bas. La fille avec le type au jogging jaune canari. Elle me regarde. Pfff pfff. Elle est pas mal, je l’inviterais bien à boire un verre. Au Satellit un soir ou dans la cave du Paris Kin. Pfff pfff. Pourquoi se traîne-t-elle avec un type aussi moche ? Pfff pfff. Son mari ? Pfff pfff. Jeune mais moche. Je n'en reviens pas le nombre de filles qui ont un goût de chiotte. Pfff pfff. Le type doit avoir remarqué le manège. Il pense quoi, tu crois ? Pfff pfff. T'emmerde pas, regarde ma gonzesse, reluque-là, déloque-là, jette-toi dessus pendant que tu y es, je dirai rien, t'as vu ton bide, tu crois que tu vas t’en sortir en trottinant comme tu fais, croque-mort, zazou décati, résidu, dis-donc, Josette, t'es pas obligée de répondre à son sourire, au vieux vicelard, allumeuse, salope ! Pfff pfff. Pfff pfff. Quelque chose dans le genre. Pfff pfff. Il est énervé, le jaune canari. Elle va se prendre une beigne en rentrant. Ils vont s’engueuler. Leur journée est foutue, hehehe. Pfff pfff. Tiens, elle ramasse quelque chose. C’est quoi ? Elle montre le truc au mec. Ils se font la bise, ces cons. Pfff pfff. Connards. Pfff pfff. Il ne pleut plus. Pfff pfff. Je suis crevé pour de bon. Pfff pfff. Il est temps de rentrer. Pfff pfff. Retour à Oberkampf. Pfff pfff. Pfff pfff. Pfff pfff. Il faudrait que je vienne un peu plus souvent. Ça fait vraiment du bien, un bon petit jogging le dimanche matin avant l’apéro. Et puis il faut bien rentabiliser le survête à quatre cents balles que je me suis payé le mois dernier. Pour le moment, il m’a plus servi à me vautrer sur mon canapé qu’à courir. Annick s’est suffisamment foutue de moi avec ça. Je vais passer au FRANPRIX pour acheter des trucs à bouffer, de la bière et une bouteille de whisky. Ça me fait penser que je lui ai promis un dîner au Petit Chartier, à la petite Annick.
Paris 1992
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