Poker républicain
(D'après une scène de Guerre et amour de Woody Allen elle-même inspirée du Septième Sceau d'Ingmar Bergman. )
Le drame se déroule dans la chambre à coucher de l'appartement résidentiel qu'occupe Patrick Poivre, quelque part à Neuilly. La moquette va d'un mur à l'autre. Il y a un grand lit à deux places et une superbe coiffeuse. La pièce est soigneusement meublée et décorée; aux murs sont accrochés des tableaux de valeur. Devant le mur qui fait face au lit, enchâssés dans des rayonnages postmodernes, dix écrans TV forment un grand rectangle. Trois écrans sont allumés. Sur deux d'entre eux il y a juste un scintillement bleuté. Sur le troisième, on petit voir les images en noir et blanc d'un très vieux western avec John Wayne. Le son est coupé. Patrick Poivre, présentateur vedette de la première chaîne de télévision, la quarantaine séduisante, est vautré sur le lit, feuilletant une revue. Il porte un peignoir en soie noire, un dragon d'or cousu sur le dos. Il est pieds nus et lit sous une veilleuse accrochée au dosseret blanc du lit. Il est une heure passée. Soudain, un bruit. Patrick se redresse et regarde vers la fenêtre.
Patrick :– Qu'est-ce que c'est que ça ?
Surgissant maladroitement par la fenêtre, voici un personnage d'aspect sinistre. L'intrus porte un capuchon noir et une combinaison collante également noire. Le capuchon couvre sa tête, mais pas son visage que l'on devine être celui d'une jeune femme. Elle halète de façon audible puis franchit l'appui de la fenêtre et dégringole dans la pièce.
La Mort (car c'est elle) :– Ah flûte, j'ai failli me casser la figure.
Patrick :– Qui... qui êtes-vous ?
La Mort. – La Mort.
Patrick :– Hein ?
La Mort :– La Mort. Écoutez, est-ce que je peux m'asseoir ? J'ai failli me casser la figure. Vous voyez pas que je tremble comme une feuille ?
Patrick :– Nom de Dieu.... Qui êtes-vous ?
La Mort :– La Mort. Vous n’auriez rien à boire ? Il fait une chaleur à crever chez vous.
Patrick :– La mort ? Qu'est-ce que ça veut dire, la mort ?
La Mort :– Dites-donc, vous êtes miraud où quoi ? Vous voyez pas le costume noir et mon visage blafard ? Votre heure a sonné mon vieux, condoléances.
Patrick :– Oui... mais...
La Mort :– Alors je suis la Mort. Je peux avoir un verre d'eau ? Ou un Coca ?
Patrick :– Nom de Dieu, si c'est une blague...
La Mort :– Ça fait la deuxième fois que vous jurez, vous devriez faire attention. Une blague ? Quelle sorte de blague ? Vous avez quarante-deux ans ? Patrick Poivre ? 118, avenue de l'Avenir, Neuilly ? À moins que je me sois trompée ? Où est ce foutu ordre de mission ?
Elle fouille dans une poche, en tire un bordereau, le parcourt et opine.
Patrick :– Que voulez-vous ?
La Mort :– Ce que je veux ? Que suis-je supposé vouloir d’après vous ?
Patrick :– Vous voulez sûrement rigoler. Je suis en parfaite santé.
La Mort (pas impressionnée) :– Bien sûr. (Regardant autour d’elle :) C’est gentil chez vous. Vous l'avez arrangé vous-même ?
Patrick :– Nous avons pris un décorateur, mais nous avons tout supervisé.
La Mort (regardant les tableaux sur les murs) :– J'aime bien ces petits enfants avec de grands yeux.
Patrick :– Je ne veux pas mourir maintenant.
La Mort :– Vous ne voulez pas mourir ? Ah, je vous en prie, ne commencez pas ! J'ai déjà eu assez de mal à monter jusque chez vous.
Patrick :– Comment ça ?
La Mort :– J'ai escaladé la gouttière. J'avais l'intention de faire une entrée dramatique. J'ai vu la fenêtre, vous en train de lire. Je me suis dit que j’allais venir par la fenêtre. Logique. Naturellement, mon talon se coince dans la vigne vierge, la gouttière se déglingue et je me retrouve suspendu à un fil. Là dessus, mon capuchon se déchire. Alors vous allez venir gentiment.
Patrick :– Vous avez cassé la gouttière ?
La Mort :– Elle n'est pas cassée, juste un peu tordue. Vous n'avez rien entendu ? J'ai pourtant fait assez de ramdam en me ramassant.
Patrick :– Je lisais.
La Mort :– Ça devait être drôlement passionnant. (Soulevant le journal que Patrick lisait :) Des collégiennes pincées dans un pince-fesses. Dites-donc mon p'tit père, on ne s'embête pas !
Patrick :– Mais pourquoi n'avez-vous pas tout bonnement utilisé l’interphone ?
La Mort :– Vous rigolez ? De quoi j’aurais eu l'air ? Il nous est recommandé de mettre en place une ambiance dramatique dès le début. Quelque chose, quoi! J’allais tout de même pas sonner à la porte comme n’importe laquelle de vos maitresses pour vous accompagner à une première. (Pouffant :) Moi ce serait plutôt à une dernière. Vous avez lu Faust ?
Patrick :– Quoi ?
La Mort :– Vous vous rendez compte, vous avez du monde, vous êtes assis avec des personnalités et vous auriez voulu que je sonne à la porte et que j'attende qu'on m'ouvre en battant la semelle ? Je suis la Mort, merde !
Patrick :– Écoutez, ma p'tite dame, il est très tard.
La Mort :– Justement, dépêchons-nous. Vous venez ?
Patrick :– Que je vienne où ?
La Mort :– La Mort, pardi ! Ça. La Chose, quoi, le Néant. Les Champs-Élysées. (Examinant son genou :) Je me suis drôlement esquintée. Vous savez que c’est ma première mission ? Maintenant, je suis fichue d'attraper la gangrène.
Patrick :– Vous allez attendre une minute, n'est-ce pas. J'ai besoin de temps. Je ne suis pas prêt.
La Mort :– Désolée, je peux pas vous aider. J'aurais aimé, mais quand c'est l'heure, c'est l'heure.
Patrick :– Ça ne peux pas être mon heure, je viens d'avoir un contrat pour un magazine européen.
La Mort :– Quelques téléspectateurs de plus ou de moins, quelle différence ça fait ? C'est le fric, qui vous intéresse ?
Patrick :– Évidemment, vous vous en foutez ! Les gens comme vous ont probablement toutes leurs dépenses payées !
La Mort :– Vous voulez bien venir, maintenant ?
Patrick (l'étudiant attentivement) :– Désolé, mais je n'arrive pas à croire que vous êtes ce que vous dites. C’est une farce !
La Mort :– Pourquoi ? Qui vous attendiez-vous à voir ? Christine Ockrent ?
Patrick :– Ce n’est pas drôle.
La Mort :– Désolée de vous décevoir.
Patrick :– Admettons que vous êtes ce que vous dites. Vous n’auriez pas un tête aussi mignonne. Pardonnez-moi, mais vous n'avez rien qui donne envie de mourir. Vous êtes plutôt le genre qui fait aimer la vie.
La Mort :– Les harpies au corps de vautour, c’est passé de mode. Maintenant, la Mort doit être sexy.
Patrick :– Laissez-moi un peu de temps. Un jour ou deux, le temps que je mette de l’ordre dans mes affaires.
La Mort :– Je ne peux pas. Je suis désolée, je ne peux pas.
Patrick :– Rien qu'une journée. Vingt-quatre heures! Un dernier journal.
La Mort :– À quoi ça vous servira ? Il n'y a rien d'important, en ce moment. Pas de guerre, pas d'attentat ni de petit garçon noyé dans une rivière. En plus, la météo annonce de la pluie.
Patrick :– On ne pourrait pas trouver une combine ?
La Mort :– Quel genre ?
Patrick (il la dévisage) :– Mettez-vous à l'aise. Enlevez-moi ce capuchon qui mange votre visage. On pourrait prendre un peu de bon temps, tout les deux. Je vous propose un deal. On va se faire une petite belotte. Si vous gagnez, je vous suis sans faire d’histoires. Si je gagne, c'est vous qui me suivez. Vous enlevez vos oripeaux, je vous emmène chez Chantal Thomass et on va dîner à la Tour d’Argent.
La Mort :– Désolée. Vous ne ferez aucune affaire avec moi.
Patrick :– Vous ne savez pas jouer aux cartes ?
La Mort :– Je suis pas si mauvaise au poker-républicain.
Patrick :– Va pour le poker, citoyenne. Ce que femme veut... J'ai justement des cartes ici.
La Mort :– À la réflexion, je ne dis pas qu'une petite partie... Non, ce n'est pas raisonnable, je ne devrais pas.
Patrick :– Allez, ne vous dégonflez pas. On joue juste une petite demi-heure! (Il se lève et prépare les cartes et des jetons.)
La Mort :– Mmm... eh bien d'accord, allons-y. Une petite partie, ça me détendra les nerfs. Et apportez-moi un coca et amenez des amuse-gueules, s’il vous plait. Un étranger arrive et vous n'avez même pas de chips ni de bretzels ?
Patrick :– Il y a des petits-beurre en bas dans une assiette.
La Mort :– Des petits-beurre ! Si le président de la République arrivait, vous lui offririez des petits-beurre ? (Imitant :) Ah ! vous prendrez bien un petit-beurre, mon cher président. Mais avec plaisir, mon cher petit Poivre, avec plaisir !
Patrick :– Vous n'êtes pas le président de la République
La Mort :– Vous parliez tout à l'heure de m'inviter à la Tour d’Argent.
Patrick sort de la pièce et revient avec un plateau qu’il dépose sur un guéridon. Bouteille d’eau, Coca, carafe de whisky, saut à glace, assiette de petits-beurre. Du menton, il propose le Coca à la fille qui accepte. Lui se sert un verre de whisky avec des glaçons. Il prend un jeu de cartes dans un tiroir et invite la fille à s’asseoir sur le lit. Il distribue les cartes.
Patrick :– On joue à cent francs le jeton, histoire d'intéresser un peu la partie ?
La Mort :– Parce que vous ne la trouvez pas suffisamment intéressante ?
Patrick :– Je suis meilleur quand il y a un peu d'argent à la clé.
La Mort :– Comme vous voudrez. Dites-donc, ils sont tous comme vous, dans le métier ?
Ils regardent leur cartes.
Patrick (il jette deux cartes) :– Combien vous en voulez ?
La Mort :– Servie.
Patrick (il se donne deux cartes) :– A quoi ça ressemble ?
La Mort :– À quoi ça ressemble quoi ?
Patrick (il assemble ses cartes et réfléchit) :– La mort.
La Mort :– À quoi ça devrait rassembler ? Vous gisez là, dans votre salle de bain. Je monte de cent, vous suivez ?
Patrick :– Est-ce qu'il y a quelque chose après ?
La Mort (distraitement) :– Vous verrez bien. Vous suivez ?
Patrick :– Ah ! Alors ça veut dire qu'il y a quelque chose à voir. Cent plus cent. Pour voir.
La Mort :– Déjà ? Il vous faudra être un peu plus courageux tout à l'heure, dites donc.
Patrick :– Vous m'avez dit que c'était votre première mission, n'est-ce pas ?
La Mort :– C'est la première fois que je suis toute seule. Avant, j'étais stagiaire.
Patrick :– Pour les autres, comment ça se passe ?
La Mort :– La dernière fois, c'était une grosse commande. Un avion en Angleterre. Tout le monde a sa propre façon de mourir.
Patrick :– Ah, vous y étiez. Il me semblait bien vous avoir déjà vu quelque part. Je l'ai couvert pour le vingt heures, il y a quinze jours. Tout ça me semble parfaitement incroyable. Ça ne se passe pas comme ça, je le saurais.
La Mort (s'énervant) :– Vous n'êtes pas obligé de tout savoir ! Qu'est-ce que vous croyez ? Vous êtes agaçant, à la fin, avec votre manie de vouloir toujours tout savoir sur tout. Alors parce que môssieur Patrick Poivre présente le vingt heures, fait des interviews exclusives de Dieu lui-même, a sa marionnette au bébête-show, pose je ne sais quelle question tordue avec ses sales pattes toujours en mouvement au domicile de quelque dévergondée en vue, parce que môssieur Patrick Poivre, avec ses records à l'audimat, est le meilleur pour vendre les savonnettes Pimponettes, qui vont si bien avec l'eau tiède que môssieur Patrick Poivre déverse tous les soirs de son minable piédestal, ce cher petit môssieur devrait aussi avoir la connaissance des mystères éternels !
Patrick (enfourchant ses grands chevaux) :– Oh la p'tite dame, on se calme, hein ! Vous êtes absurde, vous parlez comme une adolescente attardée qui aurait mal digéré son Œdipe. Vous transformez votre incapacité à comprendre cette société en jugement dérisoire. Vous faites partie du royaume des morts, je participe à la vie. Vous semez le malheur autour de vous, je fais éclater la vérité, pour un peu plus d'harmonie, un peu plus de bonheur. Ces choses-là, bien entendu, vous sont étrangères, n'est-ce pas ? Vous vous gaussez de vos sarcasmes à propos de nos images données en pâture au grand public... Sachez que ce public, nous lui offrons quelque chose que vous ne comprendrez jamais, parce que votre mission vous assigne à la haine. Nous lui offrons le réconfort d'une présence, d'une parole, un peu de rêve et un peu d'amour.
La Mort :– Vous le trompez, vous voulez dire! Vous lui jetez, à votre public bien-aimé, de la poudre aux yeux. Vous flattez sa bêtise et sa paresse.
Patrick :– Petite conne! Je vais...
La Mort :– Oh, on se calme, on se calme. Ne soyez pas si susceptible. On peut quand même causer tranquillement.
Patrick :– Qui est susceptible ici ?
La Mort (revenant à ses cartes) :– J'ai un brelan d'As. Qu'est-ce que vous avez ?
Patrick :– Carré de Rois, vous avez perdu.
La Mort (regardant son jeu) :– Malédiction ! J'aurais du balancer ma Dame. (Songeuse, elle regarde sa montre.)
Patrick :– Moi, je ne sais pas si j'ai fait une si bonne affaire que ça.
La Mort :– Que voulez-vous dire ?
Patrick :– Le dîner à la Tour d’Argent. Vous êtes une furie.
La Mort :– La sélection est très poussée. Vous parliez sérieusement ?
Patrick :– Pour le marché ? Bien sûr.
La Mort :– Ce n'est pas du tout ce que j'avais compris.
Patrick :– Un marché est un marché. Vous n'aviez qu'à faire attention. (Il se lève, lui prend la main et l'invite à se lever. Ils sont en face l'un de l'autre :) Souriez. Vous êtes vraiment une sacrée belle fille.
La Mort (elle se dégage et fait deux-trois pas dans la pièce en regardant autour d'elle.) :– Cet appartement... vous en êtes le propriétaire ? Vous savez, j'aime bien les voyages... Il faudrait que je passe à la maison prendre quelques affaires.
Le téléphone sonne. Patrick répond.
Patrick :– Allo ? Lui-même… Oui, je vous la passe. (S'adressant à la Mort :) C'est pour vous.
La Mort (décontenancée) :– Pour moi ? (Au téléphone :) Allo... Oui... (Elle écoute longuement. Pendant ce temps, Patrick l'observe d’un air inquiet :) Oh non, c’est pas vrai ! Quelle blague ! (Elle rit :) OK, nous arrivons.
Patrick :– Nous arrivons ? Que voulez-vous dire ?
La Mort (elle regarde le sol, désolée) :– Nous avons oublié. Le jeu de cartes. Au poker républicain, les rois ne valent rien. Vous avez perdu. (Elle se dirige vers le guéridon, se sert un verre de whisky, lève son verre en direction de Patrick pour trinquer :) Pour la route.
RIDEAU
Juin 1988
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