Abécédaire



A. Pourquoi pas les automobiles ou les ordinateurs ? Peut-être à cause du poisson d'argent qui étirait dans un silence parfait son panache sur l'azur. Il venait de se séparer de son ami, l'éternel vagabond, celui qu'on appelait à tort l'étranger. La Meuse s'enroulait dans son val.

B. Une remise avait fait l'affaire. Ils étaient des enfants et ils voulaient juste faire rire les filles car déjà il aimait ça, le rire des filles. Les autres garçons étaient jaloux et ils avaient attaqué leur petit théâtre à coups de pierres. Baloo qui jouait si bien du violon avait été blessé.

C. À la grande table en acajou du Conseil, il siégeait à l'extrémité. La DRH était partie dans des considérations elliptiques dont elle avait le secret. Il la regardait avec un sourire intérieur qu’il ne devait en aucun cas laisser paraître. Les autres ressentaient une certaine gêne devant la prestation de cette femme occupant une fonction qui requerrait rigueur et concision. La pensée lui vint qu’elle faisait un bon faire-valoir et il en fut fâché. Il voulait simplement démontrer comment l’entropie pouvaient gangréner les systèmes quel qu’ils soient. La prestation de la DRH était une illustration parfaite. Les mots perdaient leur sens, le propos était indistinct, le résultat nul. De plus en plus d’énergie consommée pour faire fonctionner une usine qui ne produisait rien.

D. Solide formé par douze pentagones ou des losanges. Poème formé par la combinaison de douze strophes de cinq vers dont chacun de chaque strophe se confond à l'un d'une strophe concomitante.

E. Il n'avait pas oublié le prénom de la fille qui avait écrit dans le livre, il y a si longtemps. Elyane était devenue la propriétaire des modestes Éditions du Gué, à Charleville-Mézières. Il avait repoussé longtemps l'envie de se rendre là-bas pour la rencontrer.

F. La reine des fourmis aux beaux yeux toilés avaient les antennes menaçantes. L'important était la promesse. C'était ça, le vrai message. Et Baloo était mort à cet instant précis.

G. L'orage avait noyé le paysage. La rivière soudainement gonflée était devenue mauvaise. Son père avait tenté de traverser au gué mais une roue s'était brisée. Le vent soufflait par rafales et sifflait entre les arbres. Dans le ventre de sa mère, lui.

H. Il ressentait de la honte pour avoir échoué à imposer l'abandon du Rafale convaincu qu’il était que le projet ne tenait pas la route financièrement. À moins que ce ne fut le bruit des palles et le sifflement des réacteurs.

I. International Aerospace. Le nom de la société.

J. Julie avait aimé l'accompagner lorsqu'il était invité par ses clients étrangers, les compagnies privées ou des hommes d’état. Elle aimait les honneurs, la préséance, le luxe et était capable de parler de la Contre-réforme et du Bernin pendant des heures. En revanche, ses expéditions solitaires la laissaient muette de rage. Plus tard, elle avait renoncé et pris un amant qui travaillait dans les ordinateurs.

K. Ses avions firent la Guerre du Golfe.

L. Elle avait aussi détesté ses lectures publiques dans des salles miteuses devant quelques dizaines d'initiés. « Intello mon cul ! » lui jetait-elle, n'hésitant pas à être vulgaire pour mieux le blesser. Elle n'avait jamais rien compris à sa poésie.

M. S'enfuyant du sérail, des alcôves feutrées, des restaurants chics, il s'était volontiers égaré dans les couloirs désespérants de la petite couronne. Entre macadam et béton, il parcourait du regard les yeux vides des barres. Marchant là, vers les jardins ouvriers, bousculé parfois par les derniers Mohicans des territoires rouges.

N. À Colombes, près du stade, Nako et les siens installaient leurs roulottes chaque hivers. Il ne les avait jamais oubliés. Lyuba vivait encore et il lui arrivait de parler de Baloo. La vieille tsigane le prenait dans ses bras en pleurant.

O. Après son accident, il était resté cinq jours la tête prise dans un masque à oxygène.

P. L'air qu'il respirait, l'air du temps. Tout autour de Vaduz...

Q. Il avait garé sa voiture sur le parking de la cité et avait coupé le moteur après avoir écouté un instant son ronronnement régulier. Il imaginait le battement des pistons, la compression des gaz, les explosions qui se succédaient dans les cylindres de métal. Il pensa à la querelle musclée qu’il venait d’avoir avec ses administrateurs à propos d'un avion de chasse. Il fit quelques pas dans la cité. La barre était comme un paquebot figé dans son naufrage, la proue dressée vers le ciel. Certaines fenêtres-hublots étaient éclairées. Des adolescents faisaient circuler un joint et fumaient assis sur le trottoir en le regardant passer.

R. Deux réacteurs, huit tonnes de poussée chacun. Notre fleuron, disaient-ils.

S. La Meuse et ses sinuosités. Visage de la fille, peau blanche baignée de soleil. Ses sandales aux pieds. Les signes serpentins d’une colonne de minuscules fourmis. Tout cela toujours présent plus que jamais.

T. D'un tiroir du bureau, Elyane avait sorti la lettre de l'étranger.

U. Le testament parlait de l'usufruit du bonheur.

V. « Joue, tsigane, joue ! »

W. Vérité, vie. Les wagons du train ne savent pas où ils vont. La voie ferrée sait. Les roulottes des gitans ne savent pas où elles vont. Les routes savent.

X. Il écrivit dans son dernier poème à propos de l'alliance du soleil et du mouvement des roues cerclées de métal, des enfants de Nako et de la peau parcheminée de Lyuba. Une peau couleur oloroso, aurait-elle dit, elle qui aimait tant le vin de Xérès.

Y. D'un baiser, il ferma les yeux d’Elyane. Doucement bercé par le roulis, il écoutait le bruit des sabots des chevaux.

Z. Pourquoi lui avait-il fallu autant de temps avant de s'apercevoir que la porte de la cage était ouverte ?


31/03/1992


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