La pipe qui fait boum



Combien de crimes commis simplement parce que leur auteur ne pouvait supporter d’être en faute !
Albert Camus, La chute



Trêve des confiseurs. C'est l'entre Noël et Nouvel An. Guirlandes dans les vitrines, cabas pleins et mines réjouies. Ce n’est pas parce qu’il y a de l’épuration ethnique à l'est, du génocide au sud et des trous dans la couche d’ozone au nord qu’on va tirer la trombine. Sans compter ce virus tellement vindicatif à l'ouest qu’il est à lui seul un hymne à Thanatos. Noël c’est Noël et le Nouvel An le Nouvel An. Dans les journaux, le ton est à l'avenant, guilleret et dédramatisé. La sinistrose fait la pause. Les gratte-papiers se sont arrangés pour vider le rayon des meurtres et des coups fourrés politiciens avant les fêtes oublieuses. La page des faits divers est presque vide et celui qui a fait l’article que je suis en train de lire, on voit bien que c’est pas un pro. Cette aubaine, le journaliste stagiaire c’est à moi qu’il la doit. Je ferme les yeux et respire. Picotements dans les doigts, sentiment de vertige, tout cela est tellement agréable.

Combien de temps cela faisait-il ? J'avais commencé au début de l’année mais ça me paraît une éternité. Des mois que je lui parlais de moi, dans son cabinet de la rue de la Roquette empuanti par une odeur de cérébral confiné et de tabac à la bergamote. À chaque fois, le même scénario se répétait. Il me recevait sur le pas de sa porte avec un air de componction et un sourire énigmatique. Il s'asseyait derrière moi, en retrait. Silence. Je me raclais la gorge et disais « Alors quoi ? ». Il se taisait. « On continue avec l’instituteur paludéen qui jouait aux dames où on passe à autre chose ? Usure plus passion égale usurpation, je sais que vous aimez les équations avec des inconnues. Vous voulez que je vous raconte le rêve que j’ai fait cette nuit ? » Il répondait que dalle. Je l'entendais qui fricotait dans mon dos, triturant des objets et tirant sur sa pipe des bouffées suaves.

Un jour, après lui avoir tenu un discours particulièrement confus dont l'action se situait en dessous de la ceinture, je lui demandai content de moi « Et ça, hein, qu'est-ce que vous en dites de ça ? » Silence maraboutique. Il avait toussoté, secoué sa pipe au dessus du cendrier avant de se fendre de cette déclaration : « Il y a toute une problématique qui se met en place. » J'étais soufflé. Des mois que je lui parlais, que je venais le voir deux fois par semaine pour lui dévoiler mes plus secrètes pensées. Ce type se payait ma tronche. Je lui remettais à la fin de chaque séance une petite fortune, il empochait le pognon en cash, ostensiblement satisfait, me raccompagnait avec nonchalance et me tendait la main, toujours avec sur les lèvres son mauvais petit sourire. Après des mois de rabâchage intensif de mes réminiscences, il me parlait de problématique comme les claque-bretelles du boulot. Je t’en foutrais, des problématiques ! Côté affect, j’étais toujours à la ramasse. Tout ce que j’avais gagné, c’était de rencontrer Cécile. Ce soir là, le "maître" était en retard. Quand j’entrai dans la salle d’attente, la fille était déjà là, les écouteurs de son baladeur sur les oreilles, les deux mains posées à plat sur ses genoux, très jeune fille sage. J’avais pris place à côté d’elle, nous avions échangé un regard, elle s’était levée et s’était mise à la fenêtre ouverte. Elle avait commencé à bouger, sans doute au rythme de la musique que je n’entendais pas. Ces gestes-là, je les comprenais mieux qu’un discours. Ça avait duré quatre mois avec elle, ce qui n’était pas si mal.

Bref, j'optais pour le rêve. Une collègue, au bureau. Enceinte, je la croyais en congés de maternité. Contre toute attente, sa grossesse avait subitement disparu. « Comment, c'est déjà fini ? » lui avais-je demandé d'un ton badin. Son bébé était mort. Submergé par un désir d'affection, je l'avais prise dans mes bras et serrée contre moi. Silence. J'attendais la réaction de mister Freud. Il se racla gorge. Combien de temps cette histoire allait-elle encore durer ? Je l'entendis tirer sur sa pipe. Odeur de bergamote. « Le rival ! s'était-il exclamé soudainement. Vous reproduisez votre fantasme d'inceste avec votre sœur. Insistance de l'étreinte, l'étreinte de l'autre. » Lui serrez le cou, oui ! « Vous avez tué le bébé de cette femme parce que vous ne supportiez plus qu'elle soit enceinte ! » Attends, il racontais quoi, là ? Il était malade, ce type ! « Vous êtes jaloux, continua-t-il. Vous êtes jaloux de tout enfant à naître, parce que vous voudriez être cet enfant-là et que vous ne le pouvez pas ! » Il aurait pu en rester là, il avait fait un gros effort ce jour-là, mais il avait fallu qu’il ajoute « Rappelez-vous la culpabilité, c’est vous qui en avez parlé. Vous vous croyez coupable de quelque chose mais vous ne savez pas de quoi. Vous devez trouver de quoi vous vous croyez coupable quelque soit le temps qu’il vous faudra pour ça. » Après un silence, il avait ajouté « Bon. » Ce qui voulait dire que la séance était terminée et que je devais lui filer ses biffetons. Merci docteur ! Il allait me traîner encore combien de temps avec sa connerie de culpabilité ?

L’idée de me débarrasser de lui s’était imposée peu à peu. J’allais lui faire la peau. En finir une bonne fois. Ça me coûterait moins cher et le résultat serait le même. En me rendant coupable d’un crime, je donnais une raison d’être au sentiment de culpabilité qui me bouffait la vie et j’en aurais fini avec ça. C’est lui-même qui l’avait suggéré. Mais comment faire ? Revolver ? J'allais trembler et le rater. Couteau ? Maladroit, je risquais de me blesser. Strangulation ? Il allait se débattre. Défenestration ? Il habite au premier.

Il est sur le pas de la porte, main tendu et sourire à la con aux lèvres. Je m’installe sur son divan pourri et lui raconte les pires atrocités. Il n’est pas surpris. Il n'est jamais surpris. En le quittant, je sors de ma poche un paquet enveloppé d'un joli papier décoré de petits sapins de Noël et de clochettes dorées. « J’ai pensé que ça vous ferait plaisir. Vous n’avez rien contre les cadeaux ? Ce doit être à cause du transfert, vous croyez pas ? » Aucun étonnement de sa part. Sans même un remerciement, il pose le paquet sur son bureau, empoche les trois cents balles de la séance et me plante là.

Je revois aujourd'hui toutes ces choses avec délectation. La chose faite exactement comme elle se devait d’être faite. L’amour de l’art comme philosophie. Du Platon à l’état pur. Je ne peux m'empêcher de relire l'article du journal. "Explosion dans le cabinet du célèbre psychanalyste L. au 93 de la rue de la Roquette, dans le onzième arrondissement de Paris. L’appartement a été complètement ravagé et de gros dégâts ont été constatés dans les immeubles avoisinants. Diverses parties du corps de L. ont été retrouvés à différents endroits du quartier. La Police s'interroge à propos des débris de ce qui semblerait être du bois de bruyère dont on fait les pipes et sur lesquels ils ont trouvé des traces de nitrocellulose."


Paris, décembre 1992

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire