Les Vœux du Résident





À l'occasion de la nouvelle année, un résident de la rue de Charonne (encore appelée Charonie) dresse le bilan de la situation géopolitique dans la région et appelle à la création d'une république souveraine dont l'acte fondateur sera la plantation symbolique de l'arbre aux mirobolans ("fruits parfumés" en pournoilakélé — l'arbre est aussi connu sous le nom de "mirabellier des pagodes"). L'avènement de la Charonie occidentale du nord-est libre et indépendante programmé pour le début du troisième millénaire devrait être marqué par des festivités éclatantes.

Pour bien apprécier la situation actuelle en Charonie, il convient de savoir que les Charons ont toujours été les ennemis des Roquettiens, dont ils ne sont séparés que par une bande d'habitat mixte semi-dense à peu près continu et relativement bas. Les Roquettiens eux-mêmes, depuis longtemps divisés en Roquettiens de l'Est et Roquettiens de l'Ouest, ne sont réunis que par leur haine commune des Charons, qu'ils soient Charons du Nord ou Charons du Sud, car la position de la Charonie centrale, à égale distance du Mont Voltaire, du souk Monoprix, de Ledru-Rolin de l'Ouest et de Ledru-Rolin de l'Est, fait de cette région une zone de tension permanente et de conflits incessants. En effet, Ledru-Rolin de l'Ouest a toujours revendiqué un accès au Pause-Café qui traverserait soit la Charonie de l'Ouest et la Charonie Centrale alors qu'elles sont opposées par une rivalité ancestrale, soit Ledru-Rolin de l'Est et le souk Monoprix, alors que ce dernier est l'objet de convoitises exacerbées de la part des peuplades belliqueuses et consuméristes du XIIe arrondissement, au point que la petite population qui se trouve à leurs frontières conjointes ambitionnerait d'assurer sa sécurité en se proclamant république autonome de Ledru-Rolin-Monoprix si elle ne craignait d'irriter une minorité du nord-est de la Charonie de l'Ouest, constituée d'un immigré originaire du Pournoilakélé installé en Charonie centrale du Nord-Ouest depuis la seconde moitié de la décennie.


Charonie, carte du Monde
Carte du Monde (date inconnue).


PETIPONEU ET GRAPONEU

La situation se complique lorsque l'on sait que l'immigré du Pournoilakélé appartient à l'ethnie Petiponeu qui ne s'est jamais entendue avec les autres ethnies en particulier celle des Graponeu que pour exterminer les Grands Kongs des bas plateaux, mais seulement sur la rive gauche de la Seille depuis le cours supérieur de la basse-Seille jusqu'au Cul de la Prairie. La tension contenue tant bien que mal laisse éclater des conflits dont le caractère résiduel semble devoir se pérenniser, tant à propos de l'accès à la fontaine et aux terres arables des Quarante Jours, cheval de bataille de l'irascible Frau Rapp, que de la politique méandreuse du gouvernement local. Pour plus de clarté, on pourrait dire que l'inimitié héréditaire entre Charons, Roquettiens, Voltairiens, peuplades du XIIe et Ledru-Rolinois de l'Est et de l'Ouest englobe la rivalité entre Petiponeu et Graponeu du Pournoilakélé, à l'exception, bien entendu, des Grands Kongs de la Seille.


Charonie, Ledru-Rollin, Chpot
On comprend facilement les tensions dans la région en examinant cette carte de la Charonie centrale et des deux Ledru-Rolin. (© Image CHPOT.)


DES ENTITÉS HOMOGÈNES

C'est pourquoi il importe de définir des entités homogènes d'abord sur le plan géographique, en distinguant le nord du sud du nord et le sud du nord du sud et l'est occidental du sud de l'occident oriental du nord à partir d'une zone centrale haute et basse, tant dans son sous-sol (riche en gaz de ville, en cuivre et en plomb) que dans son espace aérien et phréatique, ensuite sur le plan politique, en respectant d'une part les clivages de la gauche, de la droite et du centre, et d'autre part les communautés ethniques divisées de façon culturelle en sous-catégories linguistiques situées dans le contexte municipal en fonction des traditions locales et du patrimoine historique.


Charonie, rue de Charonne
Scène de rue en Charonie.


LIBRE ET INDÉPENDANTE

Pour en venir au cœur du problème, on comprend maintenant sans difficulté que le nord-est de la Charonie de l'Ouest, en particulier sa partie située entre la rue des Taillandiers et le passage Thiéré, constitue une entité culturelle, géographique, historique et politique à part entière et qu'elle correspond en fait à un territoire autonome dont les frontières naturelles seraient symbolisées par les limites extérieures du sous-îlot constitué par les appartements situés autour de la cour du 27. La zone ainsi délimitée n'est actuellement habitée que par une trentaine de résidents, dont moi-même. Pour éviter tout conflit ultérieur, compte tenu de mon appartenance à l'ethnie Petiponeu du Pournoilakélé, le bon sens commande à la communauté internationale de reconnaître la Charonie libre et indépendante en limitant sa souveraineté et son inviolabilité à la grille d'entrée du 27. La république ainsi proclamée offrirait toute garantie de paix, de sécurité et d'homogénéité puisqu'elle n'est habitée que par nous.

RENDEZ-VOUS AVEC L'HISTOIRE ET BONNE ANNÉE !

Amis et corésidents, l'heure de notre rendez-vous avec l'Histoire a sonné. Notre engagement légitime devra à cette année son devenir tangible. Qu'elle ait l'heur de vous être aussi fructueuse pour vos entreprises et qu'elle vous préserve du chagrin. Il pousse dans mon pays un arbre qui donne des petits fruits jaunes appelés mirobolans. On en tire un schnaps clair comme l'éther et qui rend zen celui qui s'y adonne avec constance. Je vous donne rendez-vous dans un an, à l'aube du troisième millénaire, pour la naissance officielle de la République de Charonie occidentale du nord-est, et je vous propose que nous acclimations un spécimen de l'arbre aux mirobolans du Pournoilakélé au centre exact de notre cour d'honneur. Arbre à palabre, chêne de la justice, banian de la méditation aux figues parfumées autour desquelles coucoulera le coucou, il sera l'emblème de notre république ! Ad augusta per angusta.


Charonie, mirabelliers, Pournoilakélé
Fin et racé, l'arbre aux mirobolans ou "mirabellier des pagodes".


Janvier 1999

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