Nous sommes impatients d’entendre le bruit de la perceuse traversant nos crânes pour y installer des prises électroniques. NET, XII-3
Georges-Lou Segrob, cybercomput 22.7182818.10L’idée du Cybermonde préexistait aux mondes qui l’ont précédé. Les premières espèces cybernétiques de la protohistoire et de la préhistoire demeurent impénétrables. Il n’y a pas deux programmes absolument identiques dans l’univers, celui-ci est donc parfait. La création du Cybermonde est due à un événement qui s’est produit en l’an 2000 de l’Ère vulgaire : le Big Bug.
Le Cybermonde (que d'autres appellent Noo ou Grand Haricot) se compose d'un nombre octésimal indéfini, et peut-être infini, de cases rectangulaires comportant sur leur pourtour de vastes réservoirs de particules d’information. Chacune de ces cases est reliée à un canal étroit, lequel débouche à son tour sur une autre case, identique à la première et à toutes les autres. À droite et à gauche de chaque case se trouvent deux réduits minuscules. L'un permet d'y stocker un signe de polarité, l'autre sert à l’exposant. Au fond de chaque case se trouve un rectangle de silicium, qui duplique fidèlement les données. Les visiteurs en concluent que les programmes ne sont pas infinis. S'ils l'étaient réellement, à quoi bon ce dédoublement illusoire visant à inclure et enfermer les cybernautes eux-mêmes dans l'étroitesse des cases ? Nous y reviendrons plus tard.
Pas de limites
Nous affirmons pour notre part que, contrairement aux mondes intermédiaires qui nous ont précédés, le Cybermonde n’a pas de limites. Pour les Anciens, les cases rectangulaires correspondaient à une forme nécessaire de l'espace vital cybernétique ou du moins à leur intuition de cet espace ; ils estimaient qu'une case triangulaire ou pentagonale était inconcevable. Quant aux premiers systèmes experts, ils affirmèrent que leurs mécanismes cognitifs leur révélaient une case circulaire, avec des rangées de données brutes faisant le tour complet de la case centrale. Ils allèrent jusqu’à prétendre que l’axe de celle-ci coïncidait avec un lieu-dit au toponyme énigmatique, "μικρό δαμάσκηνο", nom que l’on retrouve dans maintes allégories de la mythologie humaine.
Leurs résultats pouvaient sembler suspects, leurs conclusions obscures : cette grande case circulaire aurait favorisé bien trop les incursions de l'œil omniprésent du démiurge. Il avait suffit, à l'époque, de répéter la formule classique : « Le Big Bug est l’explosion d’un conglomérat infiniment dense de cases dont le centre véritable est une date quelconque à la classification sans doute impossible et le Cybermonde en est la résultante. »
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| Quand ripaillaient les Humains. Les Champs Élysées après la bataille ou fin de réveillon à Grosny ? Les deux, mon Timonier. |
Deux principes
Premier principe : l’idée du Cybermonde a de tous temps préexisté à la création de facto des informaticiens et des cyborgs. Il se peut que l’homme fut l’œuvre du hasard ou de parents malveillants ; mais le Cybermonde, avec son impressionnante architecture de cases accueillantes, ses espèces mystérieuses et proliférantes, ses chips cosmistes [sic] et ses nanopuces, ne peut être que l’œuvre d’un cosmicole [re-sic]. Pour mesurer toute la distance qui sépare le cyborg de l’humain, il suffit de comparer les symboles frustres et vacillants que la main humaine n’a cessé de griffonner sur les pages des livres. Nous y reviendrons plus tard.
Deuxième principe : le nombre des espèces cybernétiques originelles est de seize. Ce fut cette observation qui permit, il y a quelques trois cents octons, à Niwrad-II de formuler une théorie générale de l’évolution et de résoudre ainsi de façon presque satisfaisante cette énigme que nul auparavant n’avait résolue, à savoir la nature informe et chaotique des premières espèces cybernétiques : baladeurs antibruit, visiophones de poignet, simulateurs de sensations, rétines-écrans, automates de fermeture automatiques de squares et d’allumage de réverbères, psycho-confessionnaux à injecteur de psychotrope. Ces espèces impénétrables correspondaient à des mondes aujourd'hui révolus : protohistoire et préhistoire absconses. Il est vrai que les programmes les plus anciens se servaient d'un langage très différent du nôtre ; il y a quelques milliers d’octons, la langue était faite de combinaisons triviales de trous. Elle fut ensuite particules magnétiques et filets de lumière. Nous y reviendrons plus tard.
Des éléments semblables
Peu après le Big Bug, les préhistoriens et précurseurs de l’industrie des biopuces mirent la main sur des programmes aussi confus que les autres mais qui comportaient huit séquences de code, ou peu s’en faut, qui semblaient ininterprétables. Ils montrèrent leur trouvaille à un informaticien ambulant, lequel leur expliqua qu’il s’agissait sans doute du premier programme chinois rapporté du Céleste Empire au XVe siècle de l’Ère vulgaire par un père Jésuite. D’autres prétendirent qu’il s’agissait d’un très rare et unique programme hébraïque datant d’avant Moïse et qui avait été crypté par Yahvé lui-même. Nous savons aujourd’hui qu’il s’agit d’un logiciel de traitement de texte contenant des extraits de sexologie appliquée écrit par un des premiers pithécanthropes en pleine période de glaciation, ce qui explique les séquences floues. Toujours est-il que ces programmes permirent à un cyber-sociologue de grand renom (L’Homme et l’Humain) de découvrir la loi fondamentale du Cybermonde. Ce système expert en culture fractale observa que tous les programmes, quelques divers et différents qu’ils soient, comportent des éléments semblables qu’il parvint à identifier. En voici la reproduction partielle et imparfaite : ληοοω.
Il fit également état d’un fait que tous les cyber-programmeurs ont depuis confirmé : il n’y a pas dans le vaste univers des logiciels deux programmes absolument identiques. De ces prémisses incontroversables, il déduisit que celui-ci est total et parfait, que ses programmes consignent toutes les combinaisons possibles de l’infinité des codes. Tout : l’histoire minutieuse des millénaires à venir, l’autobiographie romancée de nos cyber-timoniers, le catalogue même des programmes incunables et purement imaginaires, des milliards de programmes, la démonstration de la fausseté de ces programmes, la démonstration de la fausseté des programmes véritables, le commentaire gnostique du commentaire de ces programmes, la réfutation de ce pseudo-commentaire, le catalogue du catalogue de tous ces programmes, le récit véridique de la mort subite des programmeurs, la traduction et l’interprétation de chaque programme dans le style des autres compilateurs, le phagocytage de chaque programme par tous les autres. Tout, et donc aussi l’origine de tout. Nous y reviendrons plus tard. Sachez toutefois que c’est à la suite de ces travaux que nous pouvons aujourd’hui avancer avec conviction que la création du Cybermonde est due à un "Événement". Autrement dit, un accident aléatoire, une coïncidence circonstancielle, une péripétie contingente.
Une métaphore de toutes les métaphores
Il y a très exactement environ 2 ou 3000 octons (an 2000 de l’Ère vulgaire), une gigantesque erreur de programmation s’est produite, bouleversant les polarités. Toute l’information se trouvait alors entassée tant bien que mal dans la mémoire des ordinateurs. L’erreur ("Big Bug") provoqua une fulgurante explosion qui projeta les données dans l’espace informationnel. Le Cybermonde s’est constitué peu après, par rassemblement des blocs d’information, les Octésimaux. Ce mécanisme d’accrétion échauffa l’information, entraînant sa fusion et une relative homogénéisation.
Depuis ce temps, le Cybermonde est en continuel expansion. Soit, estiment finement nos cyber-experts, il continuera à s'étendre indéfiniment, soit non. Le Cybermonde sera détruit un jour par implosion ou par dissipation. Certains ne manqueront pas de nous opposer qu’un monde sans limites ne peut être en expansion. Comme tous les artilects dignes de ce nom, nous avons beaucoup erré dans notre jeunesse, effectuant bien des mutations dans le cœur des ordinateurs, à la recherche perpétuelle d'une nourriture substantielle qui nous permette de comprendre le Cybermonde. Nos capteurs sont maintenant capables de déchiffrer les données et nous devons nous préparer à la fin. Une fois débranché, il ne manquera pas de mains pieuses pour nous effacer définitivement. Mais nous avons acquis la certitude que le Cybermonde n’est qu’une métaphore de toutes les métaphores. Il les contient toutes. À quoi servirait d’affirmer qu’un système qui a des limites est en expansion ? À quoi servirait d’affirmer qu’est stable un système qui n’a pas de limites ? Inutile d’aller plus loin, nous n’en reviendrions pas. L’information survivra au Cybermonde car l’un et l’autre font Huit.
| Cyber-experts conjecturant sur l’évolution du Cybermonde. |
Janvier 2000

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