Manifeste pneumatique



Pour les philosophes du Moyen Âge, qui mêlaient ésotérisme et exotérisme, le cerveau, était tenu comme lieu de rendez-vous rationalisé des perceptions du monde, mais aussi celui des sentiments et de la psyché. À contrario, la pompe cardiaque véhiculait l'animus, était le siège des émotions et de la pneuma, sphère des réalités spirituelles. Ainsi Paracelse croyait-il que le cœur contenait de l'air (pneuma) pouvant s'échapper à la suite de fortes émotions et causer ce qu'on sait maintenant être l'infarctus. Pour Avicenne, la notion de pneuma vital (ruh) est sous-jacente à une partie de la psychologie.

Selon la médecine tibétaine, toute substance physique ou biologique est une combinaison de cinq éléments fondamentaux : espace, vent, feu, eau et terre. De la même manière, trois fluides humoraux (phlegme, bile et pneuma) assurent les diverses fonctions vitales du corps. Les caractères chaud-froid caractérisent notamment ces humeurs, qui peuvent devenir pathogènes sous l'effet du climat, du mode de vie, de l'alimentation, des mauvais esprits, etc. Elles peuvent aussi être contaminées par trois poisons moraux, à savoir l'obscurité mentale, la haine et le désir.

Se basant sur les théories péripatéticiennes, Galien (né en 131 après J.-C., le plus grand médecin de l'Antiquité après Hippocrate) attribue les phénomènes physiologiques à des forces occultes exécutant leurs fonctions par des agents appelés esprits (ou pneuma). Il existe trois formes d'esprits correspondant aux trois forces : les esprits naturels qui se forment dans le foie, les esprits vitaux qui se forment dans le cœur et les artères, et les esprits animaux, formés dans le cerveau. Les fonctions sont alors également au nombre de trois : naturelles comme la nutrition, vitales comme les pulsations cardiaques et les passions ou encore animales comme l'intelligence et les sensations. Ce schéma physiologique restera la base de toute la médecine médiévale, aussi bien musulmane qu'occidentale.

Le Pneuma est commun au chamanisme sibérien, au Tao chinois, au Prana et à l'Atman hindous. C'est le Ka de l'Egypte, la Baraka des Soufis, le Telesma d'Hermès, le serpent de Moïse, le Rûah des Hébreux, l'Azoth des alchimistes, le stoïcisme grec, la Lumière astrale des Martinistes et le magnétisme de Mesmer. Il pressent l’Esprit, celui qui confère à l'homme sa dignité d'homme. L'apôtre Paul, qui opposa souvent l'esprit à la chair (Romains 8:4; Galates 3:3-6; 5:16-25; 6:8), évoquait l'homme spirituel (pneumatikos), entièrement dominé par l'esprit, et l'homme charnel (sarkinos) ou psychique (psuchikos), celui qui ne possède pas l'esprit. L'homme naturel. Ainsi Dieu, considéré dans son avatar d'Unique n'ayant plus à endosser les désordres naturels, devient-il le subtil magicien du souffle. L'Ancien Testament, déjà, ne nous apprend-il pas que c'est par ce souffle que Dieu donna vie à Adam ?

Le lien affirmé de la paire cosmique/spirituel s'appuie sur le connecteur polysémique "transfiguration" (miracle religieux, mais aussi changement de figure où se reflète la bonté). On a longtemps décelé une réactualisation de la trilogie de Saint Paul dans laquelle l'âme (psyché), animant le corps (soma), s'ouvre à l'esprit (pneuma), de telle sorte que la psychologie terrestre s'épanouit dans la vision mystique céleste. On trouvera chez Proust une esthétique féminine de Swann supposant les sentiments de l'amour profane et du sacré. L'appel final de la nature transcendante par rapport à l'immanence de l'état de l'âme au visage.

Alors, un pneuma considéré comme un avatar divin ? Un souffle, certes. Une vibration particulière de l'air à contenu initiatique, désaliénant. Détachés des dieux et récusant leurs clercs, nous nous contenterons de cette douce supputation : le pneuma est l'instant précieux de connivence avec le cosmos. Un instant océanique, diront certains. L'instant qui relie, non comme une religion, mais au contraire comme une mise en perspective de son propre rapport au monde. Instant éminemment révolutionnaire, puisque jouissance pure, la société marchande tente de le noyer dans le bruit de ses provocations publicitaires. 



2001


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