Épiphanie


C'est là qu'elle m'était apparue, attendant un bus desservant les côtes de Moselle. Elle traînait souvent dans la gare routière, répondant aux regards sans baisser les yeux et se laissant facilement embrasser à ce qu’on disait. Rien d'une sainte-nitouche. Je l’avais vu faire avec un petit mec de mon lycée. Je me disais que je m'en moquais bien, qu’elle était trop maigre, trop frimeuse, trop bizarre, trop morveuse, l'air pas net dans sa tête. C'était pas les filles qui manquaient. Mais je l’avais intégrée dans mon paysage mental comme l’icône de mon désir juvénile.

Les bus stationnaient comme de gros insectes frémissants, alignés de part et d'autre du quai central. Des ados désœuvrés trainaient, loubards en similicuir, bananes, rouflaquettes et tatouages, ils roulaient les épaules en défendant leur territoire. Deux ou trois bandes se partageaient la ville, les flippers et les filles. J'avais été tenté de les rejoindre histoire d'être un peu moins seul et je me croyais prêt pour affronter les rites d'initiation virils mais, doté d’une constitution peu robuste et d’un caractère paisible, j’étais finalement resté à leur lisière. Puis il y avait eu cette apparition. Quatorze ans, quelque chose comme ça. Elle portait souvent des pantalons pattes d'éléphant et une chemise à carreaux dont les pans étaient noués sur son ventre. Ce jour-là, quand j'étais passé à sa hauteur, elle m'avait regardé. À partir de cet instant, ma vie devint comme un violon, cordes tendues, vibrantes, sans répits ni replis, remplie des mêmes notes, toujours. Une musique lancinante, triste et douce, accompagnait l'évocation de son visage. Elle habitait chacun de mes actes, chacune de mes pensées. Je ne pouvais lui parler. Alors que l'émotion me submergeait, je ne pouvais prononcer le moindre mot. J'étais incapable d'exprimer mes sentiments. Je ressentais comme une morsure à l'intérieur de moi. Mon pote le Zaf pouvait bien se moquer, le visage blanc, minuscule, encadré par une envahissante chevelure, était devenu mon idéal. Que pouvais-je faire d'autre ? Je plaçai devant moi une feuille de papier blanc et commençai à écrire tout ça, les mots que je ne pouvais dire. C'était venu comme ça. Je pliai la feuille de manière à la réduire à un carré minuscule. Je glissai, en l'introduisant par le guidon, le carré de papier à l'intérieur du cadre de mon vélo, un sacré biclou rafistolé. Quand je pense aux bleus que je me prenais avec cet engin ! Malgré le sincère attachement que j'éprouvais pour lui, il était temps de lui faire un sort. Je bourrai la tubulure de poudre de fusil. À cette époque, il était facile de s'en procurer. Les cartouches abandonnées par caisses entières jonchaient les talus. Il suffisait de retirer les balles pour récupérer la poudre en un petit tas conique. Une grande flamme blanche, un chuintement bref : l'odeur faisait frémir nos narines d'excitation. Mais ce jour-là, en approchant l'allumette enflammée, c'est plutôt à un feu d'artifice que je songeais.

C’est le début de l’été. Il fait beau. Je suis allée le voir à bicyclette dans son village près de la rivière. Il était là, avec son père. Ils sciaient du bois et la lame faisait un bruit horrible quand elle mordait les rondins. Il m’a vue, j’en suis sûre, avant de regarder ailleurs. J’ai eu tord de venir, dix kilomètres c’est pas rien. Surtout que quand on est tous les deux, il ne me touche pas et se contente de me regarder sans rien dire. La première fois, il a fallu que ce soit moi qui lui prenne la main et qui pose mes lèvres sur les siennes. Il a dû me trouver bien rapide, ce jour de la Saint-Christophe à Sillegny. Sait-il seulement que je n'ai pas d'autre choix que celui de vivre le plus vite possible ?

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