La leçon de Mahabharata




Om nārāyanam namaskrtya naram caiva narottamam devīm sarasvatīm caiva tato jayam udīrayet!
Om! Après s'être prosterné devant Nārāyana et Nara, l'Homme Suprême et aussi la déesse Sarasvati, il convient de dire Victoire !
Phrase qui débute chacun des Parvas [chapitre au livre] du Mahābhārata.

La reine des rivières, constatant qu'ils étaient en situation difficile, leur demanda: "Pourquoi avez-vous l'air découragés? Est-ce que tout va bien pour vous hôtes célestes?" Ceux-ci lui répondirent: "O reine des rivières, nous avons été maudits pour une faute vénielle par le sage Vasishtha en colère. Le meilleur des excellents rishis, Vasishtha, était engagé dans la vénération, dans la pénombre à la jonction du jour et de la nuit, et, dans la position où il était assis, il ne pouvait pas nous voir. Nous le croisâmes en l'ignorant. En conséquence de quoi il nous maudit en disant: "Naissez parmi les hommes!"
Livre du Commencement, La malédiction des Vasus et de Mahābisha.

Elle, inspectant ma bibliothèque : « Pourquoi tu as ce livre ?
‒ Les grands textes philosophiques m’ont toujours intéressé, rétorqué-je d’un air pédant.
‒ Tu l’as lu ?
‒ S’il est là c’est que je l’ai lu.
‒ Ça parle de quoi ?
‒ C’est une analyse de la Bhagavad Gita par Sri Aurobindo, le philosophe de Pondichéry. Auroville, c’est lui. Ou plutôt sa femme, une Française un peu barrée. J’ai dû lire ça dans les années 70 mais j’ai tout oublié.
‒ Ça sert à quoi de lire des livres et de tout oublier ?
‒ Ce qui compte c’est la substantifique moelle. Peu importe si on oublie les mots. Mais toi, tu dois connaître la Bhagavad Gita sur le bout des doigts.
‒ Ça fait partie du Mahabharata, le livre sacré de la mythologie hindoue.
‒ Ça se passait où ?
‒ En Bharat il y a plus de deux mille ans avant votre ère chrétienne.
‒ C’est quoi Bharat ?
‒ Bharat c’est le pays, l’Inde.
‒ Pourquoi il s’appelait comme ça ?
‒ C’était le nom d’une région du Nord où il y avait un roi qui s’appelait Shantanu.
‒ Chantanou ? C’est joli, on dirait le nom d'un village français. Chantanou-les-Bains.
‒ Pas Chantanou, Shantanu. C’est là où commence le Mahabharata. Le roi a épousé une femme qui s’appelle Ganga.
‒ Comme le Gange ?
‒ Oui. En fait elle est la déesse qui personnifie le Gange. À chaque fois qu’elle avait un bébé, elle allait à la rivière pour le noyer.
‒ C’est pas malin. Pourquoi elle faisait ça ?
‒ Je sais pas. Elle l’a fait une fois, deux fois, quatre fois.
‒ Et le roi son mari, il disait quoi ?
‒ Il n’en pouvait plus. Ça lui perçait le cœur. Il lui a demandé pourquoi elle faisait ça.
‒ Moi je l’aurais giflée.
‒ Attends, j’ai oublié quelque chose. En fait, je m’en foutais de ces histoires quand on nous les enseignait et je me souviens plus très bien. Il y a une raison pourquoi elle noie ses enfants. Une malédiction.
‒ Elle a dû faire une connerie quand elle était jeune.
‒ On lui a dit qu’elle devait tuer sept enfants et elle serait libérée de la malédiction. Parce que, cela me revient, elle avait rencontré sept dieux qui avaient été condamnés à s’incarner en humains.
‒ L’horreur.
‒ Elle a eu pitié d’eux et leur a promis de les mettre elle-même au monde et de les noyer aussitôt pour qu’ils redeviennent des dieux. Et c’est là qu’elle a épousé Shantanu pour engendré les dieux avant de les noyer.
‒ C’était pas bête. Mais j’aurais pas voulu être à la place du roi.
‒ Après le septième enfant, elle en a eu un autre nommé Bhishma qu’elle a emmené avec elle dans les cieux.
‒ Pas cool pour le roi…
‒ Bah Shantanu, après, a épousé la fille d’un pêcheur.
‒ Elle s’appelait Sirène ?
‒ Mais non, Satyavati. En fait, le pécheur l’avait trouvée dans le ventre d’un poisson et l’avait adoptée.
‒ Beurk. Elle devait pas sentir la rose.
‒ Tais toi. Shantanu est tombé amoureux d’elle et a demandé sa main au pêcheur qui a exigé que les enfants à naître héritent du trône. Parce que Bhishma était revenu vivre avec son père.
‒ Putain la famille ! Pire que Johnny Hallyday.
‒ Le fils de Ganga accepta.
‒ Et Shantanu épousa la Sirène. »

Tué, tu gagneras les cieux, victorieux, tu jouiras de la terre. Lève-toi donc, ô fils de Kuntî, résolu à te battre.
La Bhagavad-Gîtâ, Yoga de la Science rationnelle, 37.

Elle : « Moi ce que je pense, c’est que les grands textes religieux, en général, ça sert à rien. Mais le Mahabharata, c’est vraiment un truc pratique dans la vraie vie. Même dans la vie d’aujourd’hui. Chaque caractère est lié à une histoire. Donc, en gros, on peut les retrouver dans le monde contemporain.
‒ Et les Indiens, ils connaissent tous ces textes ?
‒ Ben franchement… Ah oui, je vais te raconter un truc.
‒ Ok.
‒ Alors, en gros, ce qui se passe, c’est une guerre entre des cousins. La bataille de Kurukshetra. Il y a les cent fils de Dhritarashtra qui était aveugle et marié avec Gāndhārī.
‒ Connais pas.
‒ Les cent fils, on les appelle les Kaurav et de l’autre côté il y a les cinq Pandav.
‒ Les Pendards.
‒ Pan-dav. Ils sont tous les descendants de Shantanu. Le fils de Ganga est même devenu un grand guerrier chez les Kaurav.
‒ Et pourquoi ils se font-ils la guerre ? Pour le trône de l’Inde ?
‒ Pas vraiment.
‒ Alors pour le royaume des cieux ?
‒ Il y a plusieurs raisons. Parfois on dit que c’est une femme qui a déclenché la guerre.
‒ Ça m’étonnerait pas. Il y a souvent des femmes derrière les coups tordus. On raconte même qu’Hitler était complètement manipulé par sa maîtresse.
‒ Tais toi ! Les hommes sont assez cons pour faire la guerre tout seuls. Tu as bu combien de verres de vin, là ?
‒ C’est bon, continue.
‒ Parmi les cinq Pandav, il y a Yudhishthira, Bhima, Arjuna, Nakula et Sahadeva.
‒ Arjuna, je connais. C’est une chouette fille. Dans le Ramayana, elle…
‒ Mais le Ramayana, ça n’a rien à voir ! C’est une autre histoire ! Il y a aussi une guerre mais c’est différent. Il faut que tu me laisses raconter… Arjuna est le plus grand guerrier de tous les temps. C’est Drona, un brahmane maître en art militaire qui lui a appris les arts martiaux. Attends je te raconte. Drona appelle Arjuna et lui dit de viser la poule.
‒ Hein ? Quelle poule ?
‒ La poule qui est dans l’arbre.
‒ D’accord.
‒ Drona demande "Que vois-tu ?"
‒ La poule.
‒ Non. La tête de la poule.
‒ Drona demande "Et maintenant ?"
‒ La tête de la poule.
‒ Non. Son œil. Il ne peut voir que son œil.
‒ D’accord.
‒ Tu comprends ? Un véritable archer ne doit voir que le centre de sa cible.
‒ D’accord.
‒ C’est comme ça qu’Arjuna a gagné son épouse Draupadî. Bon. Maintenent il est sur le champ de bataille avec ses frères et de l’autre côté il y a les cent cousins.
‒ De l’autre côté de quoi ?
‒ Mais de l’autre côté, du champ, quoi. Là, il y a les armées, ils vont se faire la guerre. Au dernier moment, Arjuna est sur son charriot.
‒ Un charriot de feu ?
‒ Nooon. Un charriot, je sais pas, en or.
‒ Un charriot tiré par des bœufs, par des ânes ?
‒ Des chevaux. Et qui conduit le charriot ? C’est ?
‒ Brahma ?
‒ Krishna !
‒ Oups ! Je suis pas tombé loin.
‒ Arjuna est sur le point de faire la guerre mais il a une crise.
‒ Une crise de foie ?
‒ On dirait, oui. Je sais pas trop quoi.
‒ De jalousie ?
‒ Non non non. Pourquoi il aurait une crise de jalousie en pleine guerre, andouille ! En gros, il dit "Je peux pas me battre contre mes cousins, c’est ma famille, je peux pas me battre contre ma famille." Il doute, quoi.
‒ C’est bien ce que je disais, une crise de foi. À mon avis c’est parce que de l’autre côté ils sont cent. Un rapport de force inégal.
‒ Non, c’est pas ça. C’est vraiment un truc, une crise morale. Il se sent faible mais il faut qu’il se batte. Et là, le discours de Krishna à Arjuna, c’est ça.
‒ C’est quoi ça.
‒ La Baghavad Gita.
‒ Wouah !
‒ Krishna parle à Arjuna pour lui donner le courage de combattre.
‒ Moi à sa place je laisserais tomber. À cinq contre cent, c’est perdu d’avance, je comprends sa crise morale. Et l’autre là, le Krishna, qui arrive pour lui faire la leçon assis sur son petit nuage...
‒ Qu’est-ce que je viens de dire ? Qui est le chauffeur du charriot ?
‒ Est-ce que je sais.
‒ C’est Krishna, andouille !
‒ Ah c’est vrai. Mais est-ce qu’Arjuna sait que Krishna est un dieu ?
‒ Oui, bien sûr ! Krishna est aussi un prince.
‒ Alors c’est un dieu, un prince et c’est lui qui conduit le charriot ? Il est à la fois en haut, en bas et au milieu. Donc il fait la leçon à Arjuna. Il lui dit Arjuna, je comprends, tu as des problèmes, à ta place j’hésiterais aussi, mais je vais tout t’expliquer.
‒ Oui ! Exactement. Il lui explique comment c’est dans la vie et tout, en gros, et Arjuna trouve le courage d’aller livrer bataille. C’est triste, parce qu’à la fin, tu sais, ils meurent tous.
‒ Les cent et les cinq, ils meurent tous ? Ils y vont à grands coups de kalachnikov, tatatata, tous kaput.
‒ Il n’y avait pas de kalachnikov chez eux.
‒ C’est étonnant. J’ai lu quelque part que les plus grandes découvertes étaient déjà connues des milliers d'années auparavant en Inde.
‒ C’est vrai. Il y a même un ministre indien qui a dit récemment que la communication par internet et par satellite existait déjà à l'époque du Mahabharata. Il a dit que la bataille de Kurukshetra prouve qu’internet était déjà connu.
‒ Alors ça, je vais te dire, ça m’étonnerait. Parce que c’est les Français qui ont inventé l’internet. À l’époque cela s’appelait le Minitel ! Tu as déjà entendu parlé, du Minitel ?
‒ Non.
‒ Alors tu vois, ton Krishna ne pouvait pas connaître le Minitel. Bon. Qu'est-ce qu'il fait, lui, pendant la bataille ?
‒ Il regarde tout.
‒ Il regarde et il rigole. Je vais te dire : c’est Arjuna qui est le sage, un écolo-pacifiste vegan comme Gandhi. Krishna est un gros pervers. Tatatata ! Bravo Krishna ! Pourquoi il n’y va pas lui-même, faire la guerre contre les cousins ? Il ne faut pas écouter les dieux. Les dieux ne racontent que des conneries. Ils t’envoient à la guerre. Tous ceux qui sont en haut, ils t’envoient à la guerre.
‒ En fait, Krishna est un peu comme un politicien. Il pourrait éviter la guerre. Il le fait pas.
‒ Pourquoi il le fait pas ?
‒ Tu n’as qu’à aller lui demander.
‒ C’est un bouffon de Krishna sur son petit nuage à faire le malin genre Fred Astaire tout en fricotant avec Kali qui est beaucoup plus âgée que lui. Tiens, il me rappelle quelqu’un…
‒ Les hindous vont te tuer si tu parles comme ça. En fait, à la fin, ils ne sont pas tous morts. Les cinq Pandav ont survécu ainsi que quelques Kaurav.
‒ C’est déjà ça. Heureusement qu’il en reste quelques uns pour perpétuer les Indiens sinon tu ne serais pas là et ce serait bien triste. »

Quelques jours plus tard, elle dit : « Le karma c'est pas le destin, c'est l'action en cours. La Baghavad Gita nous conseille l'action mais sans désirer les fruits de l'action.
‒ Mais c'est pas possible ! Qu'est-ce que tu racontes ? Comment veux-tu que je fasse quelque chose sans avoir le désir de la chose à réaliser ? Si le paysan sème, c'est pour la récolte.
‒ Parce que si tu te concentres trop sur le résultat, tu vas pas te concentrer sur le travail que tu es en train de faire.
‒ Bien sûr que si !
‒ Bien sûr que non !
‒ Si je plante des graines de carottes, il faut que je fasse des lignes bien droites et que je pioche pour que chaque plant puisse se développer. Bien sûr, je peux aussi me promener tout nu en criant "Vive moi !" Je suis en train de faire quelque chose mais ça ne sert à rien. La femme d'Ulysse, elle passait ses journées à tricoter, détricoter et retricoter. D'accord. Si elle faisait ça avec la volonté de ne pas faire, elle avait une bonne raison pour ça. Le but était qu’il n’y ait pas de réalisation.
‒ Oui mais le thème central de la Baghavad ça reste quand même l’action sans en désirer les fruits.
‒ Et tu crois que le pommier, quand il sent la sève lui monter dans les branches, il désire pas faires des belles pommes bien rouges ? Si c'est pas pour des résultats, autant rester les bras croisés.
‒ Non mais là, si tu me dis qu'en agriculture, tu vas semer des graines pour en récolter les fruits, c'est quoi le vrai but ? C’est de pouvoir les vendre et gagner de l'argent et accumuler une richesse matérielle. C’est de ça qu’il faut se détacher, la richesse matérielle.
‒ Le paysan de la caverne, il veut d'abord se nourrir. Il faut bien qu'il s'y colle pendant que la femme est en train de faire des enfants. S'il ramène rien à manger, il va se faire taper en rentrant. Tu vois, c’est ça que je pige pas dans ton histoire. Je connais la version tibétaine où il est question du désir dont il faudrait se détacher. L’angle est différent. Il faut être désespéré, dit le bouddhisme tibétain. Dans le sens de ne pas espérer. Parce que si tu attends toujours quelque chose du lendemain, tu es dans une projection et pas dans le présent.  
‒ En gros, ne pas attendre les fruits, ça veut dire se détacher du résultat. Par exemple, si je fais quelque chose, si je réussis, bon, je suis contente. Si je réussis pas, je vais me mettre à pleurer. C'est pourquoi il faut se détacher du résultat. Si le résultat est bon, ok, mais si le résultat n'est pas bon, ok aussi. Je suis neutre.
‒ Ah bon. Comment tu te situes toi-même par rapport à ça ?
‒ Je ne sais pas.
‒ Admettons que tu fasses un exercice pour tes cours et que tu as des critiques. Je te connais. Je sais que tu ne vas pas être très détachée.
‒ Oui mais c'est compliqué, quoi. J'arrive pas, je veux vraiment le faire, je connais des gens qui y arrivent mais moi j'y arrive pas. J'ai une amie, elle fait ce machin de bouddhisme, de méditation, avec des chants et tout. J'ai vu un changement dans son comportement. Maintenant, elle est plus calme, elle n'est plus tout le temps en train de râler. Elle a vraiment changé. J'ai essayé. Ca m'a aidée un peu, mais bon, pff.
‒ Elle chantait quoi ? 
‒ Un sutra.
‒ Auuuuum.
‒ Tais-toi. ça s'appelle Nam Myoho Renge Kyo.
‒ Chante pour voir.
‒ Nam Myoho Renge Kyo Nam Myoho Renge Kyo Nam Myoho Renge Kyo Nam Myoho Renge Kyo...
‒ C'est monotone.
‒ Oui et alors ? C'est très difficile à faire. Quand on fait la méditation, par exemple, le principe, c’est de ne pas arrêter. Certaines méditations recommandent de fermer les yeux et d'arrêter de penser. Les gens sont en groupe avec un gourou et ils chantent ensemble en fermant les yeux. J'aime pas. Je suis non conformiste et je suis contre le concept de gourou. J'aime chanter sans fermer les yeux, en fixant mon regard sur un objet, par exemple un mur blanc. Pas ta bibliothèque où il y a plein de livres.
‒ Ça marche aussi avec une photo ? (Je lui montre accroché au mur un photomontage réalisé par mon ami Luc.)
‒ ...
‒ Pardon, j'ai rien dit.
‒ ...
‒ C’est juste une photo, quoi.
‒ Oui, la photo d’une fille avec des gros seins. (Dans le photomontage, il y a effectivement une fille au buste dénudé.)
‒ Passons.
‒ Le truc c'est de ne pas se concentrer sur des pensées et ce qui est vraiment intéressant, c'est la pause entre les pensées. Il faut essayer de se plonger dans les pauses entre les pensées.
‒ Il faut viser juste.
‒ Oui mais c'est ce qu'il faut faire. Et pas besoin de te gratter la tête. Qui est vide, d'ailleurs.
‒ Chanter ton mantra, c'est comme réciter une prière. On trouve ça dans toutes les religions. Les musulmans récitent des sourates, les juifs la Torah, les chrétiens le Notre Père, les bouddhistes font Hare Krishna...  
‒ Les bouddhistes ne font pas Hare Krishna, andouille.
‒ Personne ne comprend vraiment le sens des paroles. Ce qui compte, c'est la répétition. Ça induit un phénomène de transe.
‒ C'est ça ! À force de répéter, quand on le fait régulièrement, il y a un moment où c'est vraiment la transe. 
‒ Le mieux c'est de le faire quand tu n’as pas mangé pendant une semaine. Le jeûne contribue à la transe et ça c'est kifkif la méditation.
‒ Non non non, je suis pas d'accord. La bouffe, c'est aussi de la transe !
‒ N'importe quoi ! La bouffe c'est de la jouissance, laisse tomber.
‒ Pff...
‒ Tu connais les pneumatiques pour les roues des vélos ? C'est quoi qu'on met dedans ? De l'air ! Le pneuma des anciens Grecs, c'est l’air de la respiration mais avec en plus l'idée de transe. Il n'est d'ailleurs pas exclu que les Grecs aient piqué l'idée à tes ancêtres indiens. Inspiration, expiration, la prière répétée, surtout d'une voix grave, c'est comme un massage interne. C'est la connexion entre le ciel et la terre, le yin et le yang. C’est pas pour rien qu’on dit être inspiré quand on sent qu’on tient le bon bout.
‒ Maintenant, continue-t-elle, il faut que tu comprennes l'importance de la Gita dans le monde contemporain.
‒ Ca veut dire quoi "Gita" ?
‒ L'œuvre ! La Gita c'est l'œuvre !
‒ Ah, tu veux dire le récit. Le récit de la discussion entre Shiva et Arjuna.
‒ Krishna, pas Shiva.
‒ C'est pareil.
‒ Ben c'est pas pareil, excuse-moi. Jésus et Mahomet, c'est pas pareil.
‒ C'est tous les deux des prophètes.
‒ Mais c'est deux hommes différents, il faut pas les confondre sinon tu vas déclencher une guerre mondiale ! Bon. Je parlais de la Gita dans le monde contemporain. Tu vois, on est tous attiré par la richesse matérielle, il y a les progrès scientifiques, la technologie, on encourage les gens à prendre des risques, à relever des défis, etc. C’est comme s’il était impossible de s'échapper de ça. Et c'est là où la Gita devient importante. La complexité du monde contemporain donne encore plus de valeur à ses enseignements. Une valeur universelle. Pour quelqu'un qui cherche l'équilibre, c'est une bonne solution. Tu connais Oppenheimer, le père de la bombe atomique ?
‒ Jamais rencontré.
‒ Il a dit que la Baghavad Gita était un des livres qui ont le plus contribué à sa propre philosophie. Ça lui a permis de prendre ses distances avec l'utilisation destructrice de sa découverte.
‒ Tant mieux pour lui.
‒ Le sens du détachement est essentiel même si on n'est pas sur le chemin spirituel. Tu comprends. 
‒ Qu'est-ce que tu entends par spirituel ?
‒ C'est comme aller méditer dans les montagnes, quitter le monde physique.
‒ Mmmm. On pense souvent religion à propos de spiritualité. Mais est spirituel ce qui n'est pas matériel. La quête de sens ne conduit pas forcément à la religion.
‒ Même si on n'a pas pris ce chemin de la spiritualité, il est essentiel de se détacher du résultat. Sinon, comment tu veux qu'on… fait face ?
‒ Fasse face.
‒ Je hais votre subjonctif. Comment veux-tu qu'on fasse face à la compétition, hein ? C'est intéressant, quand même. La Gita nous dit que notre cerveau est obsédé constamment par des pensées lourdes de réussite, d'échec, de victoire, de défaite, de gain ou de perte. Et ça, ça sabote nos efforts pour atteindre notre but.
‒ Quel but ?
‒ Par exemple, si mon but c'est d'obtenir ce diplôme, je me demande sans cesse si je vais l'obtenir ou pas, et après est-ce que j'arriverai à trouver du boulot, etc.
‒ C'est ce que je te dis tous les jours ! Bosse et ne penses pas à la suite. 
‒ (En m’imitant pour se moquer de moi) C'est ce que je te dis tous les jours… Pas besoin d'avoir cette expression de dégoût.
‒ Il n'empêche. Tu ferais bien de l'écouter, l'enseignement de ta Gita. D’abord, moi je dis que c'est pas les Indiens qui ont inventé ça.
‒ Tu connais rien du tout. Tu viens de Pournoy-la-Chétive, le village des collaborateurs des Allemands.
‒ Tu veux que je te frappe ?
‒ Non merci. Donc, euh, si on veut mettre en pratique la Baghavad Gita dans notre vie quotidienne, soit complètement, soit partiellement, il faut le faire en se détachant du résultat désiré. C'est un peu paradoxal car le désir même de suivre les principes de la Gita c'est une négation de sa philosophie. Notre devoir, c'est juste d'agir sans courir après le résultat.
‒ La Gita dit qu'il ne faut pas avoir d'objectif. Et si mon objectif est de suivre la Gita, comment je fais ?
‒ Ce qu'il dit en gros, c'est de ne pas suivre la Gita et d'oublier toute cette histoire, de faire son action et de ne pas attendre le résultat.
‒ Et qu'est-ce que tu penses si on fumait maintenant une petite cigarette ?
‒ Et si je tuais quelqu'un, ce serait plus simple, non ? »

Elle : « Des psychologues cognitifs disent que le cerveau humain marche...
‒ Sur la tête ?
‒ Le cerveau humain est basé sur deux systèmes distincts qui interagissent. Lesquels ?
‒ Le gauche et le droit.
‒ Mauvaise réponse. Conscient et inconscient (ou subconscient). C'est à cause de ce dernier que tu penses à un éléphant alors que tu ne veux pas penser à un éléphant. 
‒ Hein ? Mais je ne pense pas du tout à un éléphant. Je ne vois pas pourquoi je penserais à un éléphant. Je ne pense jamais à un éléphant. C'est toi qui m'y fais penser maintenant.
‒ Oui mais tu le fais quand même !
‒ Si je devais penser à quelque chose ce serait plutôt à une vache. Tu te lèves le matin, tu penses à un éléphant, toi ?
‒ Mais (énervée), c'est juste un exemple, andouille. C'est l'inconscient qui te fait penser à un éléphant alors que tu n'en n'as pas envie.
‒ Non. Je ne pense pas à un éléphant.
‒ Pense à une vache si tu veux. Si le mécanisme involontaire de notre cerveau...
‒ Tiens, quand tu dis cerveau, je pense machine à laver. C'est bizarre, non ?
‒ C'est quand le mécanisme involontaire de notre cerveau, l'inconscient, nourrit notre système de pensée qu'on a dans notre cerveau. Alors, on peut accomplir notre mission sans être dérangé par le souci du résultat. Mahatma Gandhi était inspiré par la Baghavad Gita. Il a trouvé ses convictions les plus profondes dans deux choses. Lesquelles ?
‒ Deux éléphants ?
(Elle me donne un coup sur la tête.)
‒ La vérité et la non-violence. Il ne faut pas avoir de pensées mensongères et encore moins faire quelque chose de violent, tu comprends. C'était la résilience de son cerveau. Il faut trouver son propre chemin. Pour Gandhi, renoncer aux fruits de son action, c'est au travers de l'observation de la non-violence. La renonciation passe par l'observation de la non-violence. Gandhi a fait de la Baghavad Gita son guide spirituel de référence. Jusqu'à ses derniers jours, il est resté pratiquant. Voilà. Mais je suis pas allée voir dans sa tête ce qu'il pensait réellement.
‒ D'accord. Il y a deux choses qui m'interpellent dans ce que tu dis. Gandhi, il avait un projet. Quand il a fait la Marche du Sel, c'était pas pour faire le malin devant les filles. Il n'était pas seulement dans l'action pure. Il voulait bouter les English. Il y pensait tous les jours en se rasant. Il se levait et il se demandait qu'est-ce que je vais faire aujourd'hui ? Je vais faire ceci, je vais faire cela, et je le ferai pour me débarrasser des Anglais. Ensuite, tu as dit qu'il fallait que l'inconscient prenne possession du cerveau. Excuse-moi mais c'est vachement grave. 
‒ Oui mais je sais pas pourquoi c'est comme ça.
‒ Moi non plus. L'inconscient n'est pas là pour nous dire de faire les choses comme ci ou comme ça. Si c'est l'inconscient qui décide, c'est du grand n'importe quoi, des crimes à gogo, toujours les même conneries. Si tu as connu la violence quand tu étais enfant, l'inconscient va te faire croire que la violence est normale et tu deviens violent à l'âge adulte. Heureusement que le conscient est là pour nous dire ce qui est bien et ce qui est mal.
‒ On pourrait lui écrire pour lui demander.
‒ D'accord, appelle-le. »

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