La promesse

 
Souvent, il revenait au même endroit, dans ce terrain vague où la flore sauvage s’en donnait à cœur joie. Depuis combien de temps ? Certainement plusieurs mois. Peut-être un an. Le temps avait passé, impossible à rattraper, à effacer d'un coup de gomme ou de fluide correcteur, comme quand on a fait une faute sur sa copie. Il se mit à rêver à un temps soumis, élastique à loisir, manipulable à merci.

Billy n'avait rien gardé. Bien sûr, il aurait pu refuser. Mais pourquoi les priver de ce plaisir-là, s'était-il dit. La méchanceté, il le savait, était le propre enfer des méchants. C'était son père qui le lui avait dit. Il avait donc accepté tous ces cadeaux venant de partout – il en arrivait tous les jours par la poste – et il les avait entassés dans le garage, sans même les regarder, sans même savoir de quoi il s'agissait, avant de tout donner à Donation Center. Ce qui lui importait désormais, c'était de venir là et d'observer fidèlement son rituel. Venir là quand il pouvait, après la dernière heure de classe, avec, dans sa poche, le morceau d'une étoile.


Il posait son vélo contre la barrière et s'avançait au milieu des friches. Arrivé à un certain endroit, un cercle pelé d'herbes, chaque fois au même endroit, il s'arrêtait. Il commençait toujours de la même manière, prenant position, debout et droit. Il s'efforçait de demeurer immobile. Puis, renversant la tête en arrière, il regardait le ciel. Il ne fallait pas aller trop vite. C'était la règle qu'il s'était fixée. Dans un instant, il commencerait. Il était tellement sûr d'y arriver un jour.

Comme les fois précédentes, Billy était là. Le soleil déclinait lentement. Autour de lui, les friches s'étendaient, herbes sauvages rendues nerveuses par l'effet des souffles contrariés du vent. Les pistes de lancement du cosmodrome se trouvaient beaucoup plus loin, à l’ouest, avec leurs installations, la tour de contrôle, les hangars et les bureaux d'étude. À l’opposé, les immeubles de la petite ville dont le nom était connu dans le monde entier escaladaient une modeste colline. Il s'agissait surtout de ce côté-ci des lotissements aisés où habitaient les ingénieurs du centre spatial. La partie de la ville s'étendant de l'autre côté de la colline était déjà moins reluisante. Billy était immobile. Il goûtait au plaisir de sentir le vent caresser son visage. Puis, au moment qu'il décida opportun, il commença son exercice. Il sentait la pierre à travers l'étoffe de sa poche. Ce n’était qu’une pierre, un caillou lisse et noir que lui avait ramenée son père d'un précédent voyage mais elle était l’élément indispensable de son rêve. Son contact froid contre sa cuisse était indispensable à l'effort de concentration qu’il s’imposait. Il lui semblait que, de jour en jour, il progressait. Il avait même le sentiment de toucher au but. Aujourd'hui, peut-être. Pourquoi pas aujourd'hui ? Il savait bien que la concentration n’était pas le but mais le moyen d’entrer dans son rêve. Il ne devait plus y avoir que l'instant, se disait-il, sans trop savoir ce qu'il fallait en penser. Il voulait faire un avec le vent, avec l'air qui l'enveloppait.

Il savait qu'une fois décroché du sol, il volerait sans efforts, il planerait dans le ciel, dans la couleur bleue du ciel, presque fortuitement. En réalité, tout cela lui était déjà familier car il lui arrivait régulièrement de faire des exercices de simulation dans lesquels il voyait le paysage se rapetisser. Il voyait les maisons de sa ville, avec leurs pelouses et leurs charmilles, les automobiles dans les rues, les constructions et les pistes du cosmodrome comme des jouets qu'il pouvait éparpiller à sa guise. Bien sûr, il ne savait pas encore exactement où il irait. Il savait que son père était quelque part dans l'espace immense. Il lui avait dit, au moment de son dernier départ, alors qu'il était déjà dans la capsule de l'astronef, quelque chose comme : « Je vais faire un tour, OK ? Boire une bière avec les copains sur Saturne. J'essayerai de te ramener quelque chose. On dit qu'une pluie de grêlons à la cerise gros comme ça est tombée récemment sur Béltegeuse. Et puis je finirai bien pas mettre la main dessus ce fichu Père Noël ! » Il avait encore ajouté « S'il n'y a pas trop d'embouteillages sur la Voie lactée, je serai de retour avant les fêtes. La prochaine fois, promis, je t'emmène avec moi. » Et l'image du vaisseau spatial sur son pas de tir était apparue sur l'écran du télévidéophone.

La fusée était verticale sur la piste déserte. Billy avait senti son ventre se nouer. On n'entendait rien d'autre que le compte à rebours implacable. Quelques minutes plus tard, l'engin spatial avait craché un feu de tous les diables et s'était retrouvé brusquement noyé dans son nuage de fumée. La fusée s'était détachée de la plate forme. Les câbles arrachés retombèrent. Lentement, avec une somptueuse puissance dans laquelle Billy avait toujours senti quelque chose de douloureux, la fusée avait monté. Elle était une flèche d'argent dans le ciel. Une flèche qui allait devenir de plus en plus petite et qui ne serait bientôt plus que la pointe brillante d'une épingle.

Une promesse était une promesse. Billy n'en démordait pas. Son père était là, quelque part. Alors, il le trouverait. Les grêlons à la cerise, c'était une blague, bien sûr. Quant au Père Noël, Billy avait son idée sur la question. Mais il était persuadé que, l'un dans l'autre, il y avait quelque chose. C'était un peu comme cette histoire de chaudron rempli de pièces d'or. On avait beau se dire que tout ça c'était légende et compagnie, quand l'arc-en-ciel était là, l'air de rien, on regardait du côté où il touche le sol. Billy était planté là, au centre du cercle pelé d’un terrain vague, à côté de cette ville dont le nom est connu dans le monde entier, dans ce pays jadis peuplé d’Indiens, de bisons et de chevaux sauvages, sur cette planète vieille de plus de quatre milliards d’années. Ne laisser aucune emprise aux autres pensées qui se présentaient. La flèche d'argent n'était jamais devenue la pointe brillante d'une épingle. Il y avait eut dans le ciel comme une escarbille. Et puis plus rien.

Ressentir simplement la chaleur de son corps et la couleur de l'espace. Je n'ai pas d'autre monde, se répétait Billy, et bientôt son visage était baigné de larmes. Le rêve de Billy était là, splendide. Alors, lentement, il s'éleva.



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