Les notes claires et joyeuses du monde





J'aimais dessiner des ronds. Des dessins de rien. Des courbes, des sentes, des chemins qui ne conduisaient nulle part. Nulle part ailleurs qu'en des mondes confus. Des ronds pas fermés, ou même pas ronds, après tout. Pas ronds du tout. J'aimais venir là, dans la prairie. Écarter les herbes et découvrir l'eau belle et mystérieuse de la source. M'allonger, face au dessus d'elle. D'un coup de langue, affoler les insectes qui s'y trouvaient alors que les petites langues de l'herbe me léchaient le ventre. À l'aide d'un fétu de paille, la respiration bloquée, aspirer l'eau de la source. Boire le reflet d'un oiseau.

Une buse qui plane dans le ciel à la recherche de campagnols.
Non, une feuille morte qui s'est laissée prendre par le vent.
Le petit d'un nuage.
Un poisson-lune dans l'océan.

J'aimais croire que tout était possible et possible l'amour. J'aimais être malade longtemps. Brûlant de fièvre. Me laisser emporter par mes cauchemars et entendre au matin les notes claires et joyeuses qui montaient de la forge. J'aimais attacher mes pas à ces notes de rien. Doucement, les suivre comme un funambule. Jusqu'où ? Jusqu'aux mondes confus, sans ingénieurs et sans horloges. Car rien ne change jamais. Et l'eau est partout à la fois : à la source, au fleuve et à l'océan. J'aime toujours les tourbillons qu'elle dessine et où je peux voir scintiller les notes claires et joyeuses du monde. La vie qui vient la vie qui va.



Octobre 1994 


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