Dicotylédone





Personnages

Évermaine : jeune femme de caractère mais mal structurée
Edmond : homme bon et circonspect
Jo Sinatra : danseur de claquettes invertébré
Kahina : héroïne berbère de passage à Paris, très occupée par ailleurs à bouter les Abbassides hors de Kabylie
Yâh : grand Black âgé, chef de bande et saxophoniste
Hermann Sri Trilopa : écrivain allemand traversant une crise mystique
Les marchands du marché
Les musiciens
Les C.R.S.

Acte 1

Un marché. Au premier plan, un étal avec une montagne de melons.

Acte 1 Scène 1

Évermaine se tient debout devant l'étal des melons, face au public. Elle tient un melon dans chaque main, soupèse l'un et l'autre. Quand le rideau se lève, elle regarde quelque chose situé hors cadre en hauteur sur sa droite. Son expression est empreinte d'un scepticisme narquois.

Évermaine.– Ditéqui... Ditéquoi.. Ditéquilédone... Que votre grand Cric vous croque avec votre botanique, monsieur !

Jo Sinatra (caché dans les cintres, d’une voix légèrement sifflante).– Du calme mon enfant. Dicotylédone. Ce n'est pas si difficile. Pensez cotylédons, du grec creux, cavité. C'est le lobe séminal des phanérogames angiospermes. Le melon en a deux lui aussi.

Évermaine.– Je vous vois venir. Ça vient faire le malin avec des mots qu'on n'a jamais vu dans le quartier mais bientôt la libido rapplique au galop. Je ne suis pas née de la dernière pluie, monsieur, mais ça ne m'empêche pas d'avoir du sentiment !

Descendant des cintres en se laissant glisser théâtralement le long d'une corde, se tenant d'un bras alors que de l'autre il salue le public, apparaît Jo Sinatra. Il porte un chapeau, un frac et des chaussures vernies. Arrivé au sol, il danse des claquettes en tournoyant autour d'Évermaine, puis interrompt brusquement sa danse, il se retrouve juste en face de la jeune femme.

Jo Sinatra.– À votre place, je prendrais le droit.

Évermaine (sciée, à part elle).– Bon sang ! Ce guignol est bien vermoulu pour faire le pitre de cette manière. (S'adressant à Jo Sinatra.) Bravo, pas mal votre numéro, mais vous devriez être prudent, rapport à votre âge. Vous m’avez fait peur.

Jo Sinatra.– Mon âge ? La perplexité dans laquelle vous êtes plongée vous angoisse et vous fait parler avec excès. (Corrigeant la mise de son costume.) Alors, on a été alléché par les spots promotionnels et on est en peine pour choisir ? Le droit, disais-je.

Évermaine.– Écoutez, Fred Astaire. Un, j'ai pas la télé. J'habite le squat Paradis et il y a longtemps qu'on a balancé ces saloperies par la fenêtre. Deux, les melons, euh...

Jo Sinatra.– Quoi, les melons ?

Évermaine.– On n'en mange pas. On n'aime pas ça. Enfin, c'est pas qu'on n'aime pas, mais on n'y a jamais goûté, voilà.

Jo Sinatra.– Jamais goûté ?

Évermaine.– C'est interdit, là !

Jo Sinatra (fourbe).– Interdit ? Depuis quand ? Et pourquoi dans ce cas en avoir un dans chaque main ?

Évermaine (embêtée).- Je, euh, je voulais voir à quoi ça ressemblait de près, quoi.

Jo Sinatra.– Interdit alors que c'est le meilleur fruit qui soit ! Qui donc s'autorise à interdire de la sorte ? Ne pensez-vous qu'il est grand temps de vous affranchir d'un mode de gouvernement qui repose sur la prohibition et le tabou ? Ainsi donc les melons seraient interdits ? Savez-vous que sa culture vient d’Asie mineure et que la Chine en le premier producteur mondial. Il existe en Ouzbékistan une fête appelée kovum saili qui lui est dédié au cours de laquelle sont élus les meilleurs produits de l’année. Quand c'est la pleine saison, il en arrive de pleins camions d'Italie, d'Espagne et des régions de France. Voilà un fruit qui est rafraichissant, peu calorique et riche en vitamine A et vous vous en priveriez ? Allons donc ! Il suffit simplement de s’y connaître un minimum car choisir est tout un art. Entre celui délicatement parfumé et au somment de sa maturité et celui prématurément arraché au cep nourricier ou cet autre épuisé par un séjour prolongé sur l'étal, un mauvais choix peut être fatal. Écoutez, je crois savoir d'où vient votre censure et pourquoi ce tabou. Voici. (Comploteur.) Le melon est connu pour contenir le principe actif de l’émancipation de votre espèce ! Du choix que vous ferez dépendent les temps futurs. Je puis vous aider car tel que vous me voyez, de l'art du choix je suis instruit. Écoutez-moi mon enfant. Bien que les deux que vous tenez soient jumeaux en apparence, ils sont opposés dans leurs propriétés. Quand celui que vous tenez de la main gauche n'est que sensiblerie et désordre, celui que vous tenez de la main droite renferme le secret qui fera votre fortune. Nous en sommes à mille transactions exécutées en un seconde sur nos plateformes de trading haute fréquence, qu’est ce que vous dites de ça ?

Évermaine.– Je comprends que dalle à votre charabia. (À part elle.) Je sens que c’est là que les ennuis commencent.

Acte 1 Scène 2

On entend une musique orientale accompagnée de vocalises idoines. Kahina fait son entrée entourée de trois musiciens. Elle danse magnifiquement un moment que la plupart des spectateurs s'accordent à regretter qu'il soit trop court. Kahina s'approche d'Évermaine. 

Kahina (désignant Jo Sinatra).– Uyal kar kecc Yanki! (Rentre chez toi, Yankee ! en kabyle.) Ne te laisse pas tenter par ce rastaquouère, ma sœur. Ne vois-tu pas que ce qu'il propose là n'est qu'un mirage de bidules ménagers et de gadgets électroniques. Le bonheur assisté par ordinateur ! Cartels, swaps financiers, déréglementation, flexibilité, parts de marché, j'en passe. Voilà le dentifrice avec lequel ce gigolo se brosse les dents en se regardant dans la glace tous les matins. C'est ça que tu veux ?

Évermaine.– Moi ? Mais je veux rien ! J'ai surtout pas envie de me compliquer la vie. Tout ce que je demande c'est un minimum de monnaie, un zeste de sens et un maximum de câlins. Pour le reste, je m’en contrefiche. Au squat, l'argent n'est pas un problème car le Vieux assure. Les câlins, bon, j'ai mon Edmond plus quelques extras les jours de canicule. Mais passons là-dessus. C’est le sens qui manque le plus. La vie sans le sens, c’est comme un mojito sans feuilles de menthe.

Kahina.– Tope-là, petite sœur, je te comprends ! Je suis moi-même fortement occupée en ce moment à bouter les Abbassides et ce n'est pas facile. Cela demande beaucoup d'abnégation et d'énergie. Mais je libère mon peuple et c’est ça qui fait sens. Enfin, pour moi. C'est le gauche qu'il te faut.

Évermaine.– Ah bon. Et c'est quoi la différence ?

Kahina.– La logique de ce monsieur beau parleur se résume à un gros calculateur qui fait des additions et des soustractions. Je vais pas te bluffer avec un vocabulaire de claque bretelles comme l’autre bouffon. Pour moi, il s'agit simplement de devenir pleinement homme, femme, citoyen dans la cité. Un être complet.

Évermaine.– Complet, comme le riz ?

Kahina.– Si tu veux. Un agriculteur fier de la qualité de sa production, un artisan ou un artiste aspirant à faire quelque chose de beau, c’est ça qu’est cool. Imagine une ville construite autour de sa citadelle, avec des demeures simples et gracieuses. Une ville avec des jardins, des gymnases et des salles pour les repas en commun. Imagine un pays où les hommes, visant le juste milieu entre ostentation et pauvreté, vieilliraient eux-mêmes et les enfants de leurs enfants, transmettant leur science et leur morale à leurs semblables pour qu’ils se les approprient et les transforment car rien ne doit être immuable.

Jo Sinatra.– Foutaises anarcho-écolo-syndicalo-communistes ! La conscience est qu'un phénomène produit par un processus physico-chimique. La pensée est une sécrétion. J'affirme que la nature des choses n'existe que par leurs propriétés mécaniques et par elles seules. La morale n’a jamais nourri son homme. Parlez-moi plutôt de la théorie de la main invisible d’Adam Smith. Voilà un art utile ! Suivez mon choix, Évermaine. L'esprit de l'analyse rigoureuse et de l'éloquence descendra sur vous. Vous deviendrez quelqu'un de puissant.

Évermaine (à part elle).– Ces deux là me donne le tournis.

Kahina (s'adressant à Jo Sinatra).– Que vous le vouliez ou non, l'altruisme est une réalité, vieux schnok. De même que la bienveillance, l’humanité, la délicatesse et la responsabilité. Cela s’appelle éthique. Un mot que vous devez pas connaître. (À Évermaine.) À la dictature de la finance, j'oppose la poésie. L'art est de mon côté. Il vient de la sensibilité et de l'émotion. La musique est de mon côté. Le langage des fables, des légendes, des paraboles et des prophéties est de mon côté. La dimension que je te propose échappe aux limitations d'espace et de temps. Elle te permettra d'exprimer dans un langage simple et fort, sans âge, des vérités qui relèvent de la sagesse primordiale.

Jo Sinatra.– L'anarchie et le chaos, oui ! Un règne favorable aux trafiquants de tout poil et aux bricoleurs de sentiments. Les guerres, ma chère Évermaine, ne sont pas fomentées par les esprits cartésiens. Elles le sont par les Grands Moghols dont la descendance se continue dans l'univers. Ils égorgent de la main droite tout en écrivant de la gauche des traités sur l'art subtil du bouquet floral, diluant dans leurs larmes parfumées le sang de leurs propres parents.

Kahina.– La mécanique implacable de vos froids raisonnements vous laminera plus sûrement. (Se tournant vers Évermaine.) Il ne s'agit pas que d'un fruit, petite sœur. Pas d'un discours creux dont le but inavoué serait de neutraliser le véritable éveil. Et puis mon fruit est doux comme un baiser. Il est parfumé d'arômes aussi puissants que les myrobolans du jardin des Hespérides. Il renferme dans sa chair le secret des désirs sensuels et de l'extase sacrée.

Évermaine (craintive).– Oui, mais il ne s'agit que de… (enfantine) melons...

Jo Sinatra (jubilatoire).– D'opium, voulez-vous dire ! Voilà ce que cette sirène vous propose. Méfiez-vous, Évermaine. Derrière ses mots mielleux se cache le mal. Chair et extase, dit-elle. Savez-vous ce que cela signifie ? La drogue et le sexe ! Elle fera de vous une esclave. Son melon, c’est le vice, la turpitude, l’enfer. Le mien est une corne d’abondance. Et d'abord j'étais là le premier...

Évermaine.– Oh la la... Ca y est, je sens que j'ai mal à la tête. C'est malin, je vous jure. Vous parlez d'une salade ! La prochaine fois, venez avec un décodeur.

Jo Sinatra.– Je comprends votre malaise, Évermaine, face au discours tarabiscoté de cette sorcière dont l’éloquence excessive ne peut cacher le monstrueux dessein.

Kahina.– Dites donc ! Parce que vous croyez que vos claquettes sont du meilleur goût, espèce d'échalas visqueux à langue fourchue ?

Jo Sinatra.– Holà la pétroleuse ! Quelle morgue elle a soudain, regardez la ! Voilà une façon bien peu digne pour une héroïne. (À Évermaine.) Je vous laisse, Évermaine. Quant à ma parole, vous auriez tord je vous assure, d'en nier la portée.

Évermaine.– Oui, mais les fourbes de votre espèce, j'ai déjà donné, merci. Le dernier à s'y être essayé n'a pas eu le temps de finir sa copie.

Jo Sinatra (à Évermaine).– Ne me dites pas maintenant que la confiture de la péronnelle a votre faveur ! (S'adressant avec distance et mépris à Kahina.) Mais dites-moi, madame, euh, Kahina... Pour quelqu’un qui propose l’extase, vous m’avez l’air bien constipée du bulbe.

Kahina.– De quoi, mister Popper ? Je rêve ! À votre place je retournerais fissa dans ma savane à rôniers avec mes traders au nez truffé de coke. Ici, les oies, qui ne manquent, pas adorent les vermisseaux.

Jo Sinatra (méprisant).– Tsss... (Se tournant vers Évermaine.) Il n'y a qu'une vérité et elle se trouve dans l'Algorithme. Vous seriez avisée de n'y point résister. Il s'éloigne et danse des claquettes un instant avec de disparaître.

Kahina (regardant du côté où Jo Sinatra a disparu).– Bon débarras. (S'approchant d'Évermaine, elle la prend affectueusement par le cou.) Pense à ça, petite sœur. Les nuances et des saveurs de la vie. Il n'y a pas de vérité unique. À toi de choisir parmi les vérités possibles. Ne m'oublie pas, petite sœur. Je dois partir, mon peuple souffre. (Elle chante en amazigh. Les musiciens apparaissent pour l'accompagner.)

Acte 1 Scène 3

Kahina danse. Jo Sinatra réapparaît en dansant des claquettes. La musique est un mélange d’électro scratch et de rythmes orientaux. Évermaine regarde les danseurs, interdite. Kahina et Jo Sinatra lui font signe de danser avec eux. Évermaine hésite puis se risque à faire quelques pas. La musique gagne en puissance. Peu à peu, danses et musiques s'accordent en une sorte de ballet assez réussi auquel participent les figurants et les spectateurs.

Fin de l'acte premier.

Acte 2

Le marché. Au premier plan se trouve une fontaine circulaire. Des passants et des marchands vont et viennent.

Acte 2 Scène 1

Évermaine est assise sur la margelle de la fontaine. Elle lit un petit livre rose. Un grand Noir s'approche d'elle par derrière. C'est Yâh, la soixantaine, le crâne luisant, une belle barbe cotonneuse dans laquelle s'allument de curieuses petites étincelles à chaque fois qu'il la caresse. Il a son saxo à la main. Évermaine ne le voit pas venir. Il prend place sur la margelle à côté d'elle.

Yâh (d'une voix suave, profonde et sonore).– Hum.

Évermaine (sursautant et tentant de cacher le livre derrière son dos).– Oui ? Quoi ? Qu'est-ce que c'est ?

Yâh.– Tatatata, Évermaine. À quoi est-ce que tu penses, hum ?

Évermaine.– Ah c'est Vous. Vous m'avez filé les jetons.

Yâh.– Voyons Évermaine. Je suis là pour te protéger, tu le sais bien, hum ? Tu ne dois rien craindre. (Il tousse.) Tes pensées, Évermaine... Elles ne sont pas correctes. Comprends-Moi bien, il ne s'agit pas pour Moi d'avoir la main sur tout. Le bien, le mal, les libertés que vous prenez avec le vocabulaire et la grammaire, les gestes inconvenants et vos petits trafics. Je ne suis pas le gourou omnipotent que tu crois et il faut bien que votre nature profonde trouve l'espace suffisant qui lui permette de se structurer. Mais il y a des choses sur lesquelles Je Me dois d'être intransigeant. Dura lex comme dirait l'autre, la loi est dure mais il faut un minimum de discipline, tu en conviendras toi-même, hum. Sinon c'est le chaos.

Évermaine.– Je conviens mais pourquoi ce barouf ?

Yâh.– Que viens-tu d'enfouir si promptement dedans ta poche, hum ?

Évermaine.– Qui ? Moi ?

Yâh (courroucé).– Évermaine... Voilà que Je suis courroucé, à présent. Tu sais bien que ce n'est pas bon pour Ma tension, hum. Cela Me donne des ganglions et M'empêche de bien dormir. Je n'ai pas besoin de le voir pour savoir que ce bréviaire-là n'a rien à voir avec les dix commandements. Et dis-Moi encore... Que faisais-tu avec ces melons, hum ?

Évermaine.– Je... C'est la semaine de... Je ne...

Yâh.– Dois-je te rappeler la Circulaire C-012854, hum ? Petite nigaude qui ne sait réfréner ses envies ! Dois-je te rappeler que cette Circulaire fait suite à la parution de plusieurs lois, décrets et arrêtés précédemment parus au Règlement sur le même sujet, insistant sur le fait que les résidents doivent veiller à la stricte application des textes et qu'en aucun cas leur alimentation ne doit se trouver en infraction avec les dispositions relatives aux fruits et légumes. Dois-je encore te rappeler que, à n'importe quelle occasion de repas, ne serait-ce que pour simplement le goûter, le melon, comme tout ceux de la famille dicotylédone, est prohibé. Or, tu y as pensé, Je le sais. Une contrition serait bienvenue.

Évermaine (conciliante).– Oui bon. Ils étaient là, devant moi, sur l'étal du marchand. Ronds, gonflés et désirables. Ils semblaient palpiter de vie et se tendre vers mes mains. (Avec humeur.) Et puis dites donc, ce n'est pas moi qui les y ai mis, sur l'étal de ce marchand ! J'ai quand même bien le droit de les toucher, non ! (Avec colère.) Même avec du porto, je les mangerais pas, Vos melons ! (À part elle.) Il me gonfle, Lui, avec Ses melons !

Yâh.– Ma pauvre enfant, quel caractère tu as ! Ne fais pas ta vilaine comme si tu n'étais qu'un vulgaire agrégat de molécules ainsi que le prétendent les menteurs matérialistes. Et agressive avec ça. Les Anglais ont débarqué ou quoi ? Tu es dotée d'un cœur pour y cultiver la transcendance mais le voilà envahi par les herbes vénéneuses de la passion. (Sur un ton cauteleux.) Laisse-là ces fruits défendus Ma toute belle. Viens, prends Mon bras, allons. Edmond n'y prendra point ombrage, il est bon comme le pain, hum. Allons nous installer sous la tonnelle et boire un petit vin blanc. (Il se lève, en chantonnant, fait deux trois pas et embouche son saxo. Une note rauque s'échappe de l'instrument.)

Évermaine (se dressant brusquement devant Yâh).– Je suis plus une gamine ! Ça suffit comme ça ! J'en ai assez d'être traitée comme une débile ! Vous allez m'écouter, maintenant.

Yâh (n'en revenant pas et à part lui).– Saperlipopette ! Qu'est-ce qui se passe ? Jamais on ne M'a parlé de la sorte. J'en suis tout baba et ne sais quelle conduite adoptée... (Résigné.) D’accord. Si tu veux parler et bien parle. Mais cesse de vociférer, hum. Quel vacarme ! J'aurais été mieux inspiré en te privant de langue tant qu'il en était temps encore ! Va, je t'écoute. Doucement, s'il te plaît. (Il regarde Évermaine avec méfiance, se tenant à bonne distance.)

Évermaine.– Que Vous soyez le chef, dans le fond, j'ai rien contre. Après tout, il paraît que c’est Vous le plus éclairé. Mon Edmond dit que c’est pour ça qu’on Vous appelle Fiat Lux. Moi, je vois pas le rapport. Je veux dire avec la petite voiture italienne. Je Vous verrais plutôt en Cadillac. (Yâh se détend. Il ébauche un sourire.) Ce que je voudrais, c'est me dire que chacun d'entre nous pourrait tout aussi bien détenir le pouvoir. (Yâh se crispe.) Je voudrais me dire que le pouvoir ne peut être accaparé ni par Vous, ni par personne et que si Vous êtes le big boss, c'est parce que nous Vous avons choisi pour Vos capacités. Enfin, je voudrais me lever le matin en me disant qu'il n'y a aucune raison pour que Vous demeuriez notre chef tous les jours jusqu’à la fin de Votre vie éternelle. J'ai lu quelque part que l'exercice du pouvoir corrompt. Un peu de changement nous ferait du bien à tous. Si Vous saviez ce qu’on s’ennuie !

Yâh (indigné).– Comment ? Elle est bonne, celle-là ! C'est la meilleure qu'on M'ait sortie depuis des lustres ! Les grands Sauriens pourtant ne manquaient pas de piquant ! Mais, nom de nom de boutique, cette femme-là les bat tous ! Elle balaie d'un coup toute Mon œuvre comme si c'était peau de balle. Hop, le passé n'existe plus. Hop, ni Dieu, ni maître ! Et pourquoi, pendant que tu y es, ne pas proclamer que Je n'existe pas !

Évermaine.– Allons, allons... Pas de crise existentielle. Pas Vous. Je veux juste dépasser le statut quo. Qu’est-ce que se barbe au squat.

Yâh.– Mais enfin Évermaine, d'où sors-tu ce nouveau langage ?

Évermaine.– Vous pourriez peut-être faire un effort pour comprendre les choses, non ? Avec votre grande sagesse. Monsieur Fiat Lux ! L'évolution, c’est pas que pour les têtards ! L’époque des cavernes est dernière nous. Je veux du jerk et une machine à laver la vaisselle. Ras le bol de me coltiner un mioche dans le bide pendant neuf mois et d’accoucher dans la douleur. L’exogénèse, vous avez entendu parler ?

Yâh.– Te fourvoyer dans la postmodernité, hum ! Sapristi, cela ne se passera pas ainsi ! Ce n'est pas parce qu'une envie de melon te prend comme Me prend l'envie de pisser qu'il faut brandir l'étendard de la révolution ! Quelle hérésie ! Tu veux que je t’envoie Torquemada ? Alors comme ça, d'après toi, il faudrait changer les lois, hum ? Aujourd'hui, il te faut aujourd'hui un melon, et demain ce sera quoi ? Une pomme ? Et après-demain, autre chose encore. Voilà l'humanité en mouvement selon Ma petite Évermaine. On se réveille le matin avec une nouvelle envie, hop, on envoie promener le patriarcat !

Évermaine.– Vous ne me comprenez pas, n'est-ce pas ? Futé mais pas affûté.

Yâh.– Impudente ! Faut-il te rappeler qui Je suis, hum ? Mon bras n’est pas si court et tu vas voir ce que tu vas voir ! (Il s'approche d'Évermaine la main brandit.)

Évermaine.– S'il vous plait... Cela ne fera pas très joli-joli dans les réseaux sociaux. (Yâh, perplexe, regarde sa main.) Que Vous le vouliez ou non, nous sommes des êtres complexes et contradictoires. Un jour viendra, nous Vous échapperons.

Yâh.– Pour courir vers des catastrophes.

Évermaine.– Tant pis. Laissez-nous faire des erreurs.

Écœuré, Yâh s'éloigne et sort de la scène.

Acte 2 Scène 2

Même scène. Il n'y a plus ni passants ni marchands. Évermaine demeure seule.

Évermaine (s’adressant aux spectateurs).– À tout ça, il me faut maintenant réfléchir un chouïa. (Elle soupire.) La vie ici est bien monotone. Comme dirait Edmond, c'est métro-boulot-dodo. Les terrasses de café, la vie du squat, les expos et les concerts, un peu de beuze et les câlins du dimanche matin, pas de quoi se griller les synapses. Quant au Grand Soir, la tâche promet d'être rude. Vous avez vu ? Le Vieux se fâche tout rouge dès qu'on aborde la question de l'autorité. Pourtant, j'ai pas envie de baisser les bras. Vous en pensez quoi, vous autres ? J'ai raison, non ? Y en a raz le bol que ce soit toujours le même qui s'occupe de tout. Il est là, sur son petit nuage, opiniâtre, le bidule du machin entre les mains. Et roule la locomotive avec ses petits wagons et nous dedans ! On tourne en rond et notre destin se mord la queue. Les hommes continuent de s'engouffrer dans les cavernes-bureaux ou les cavernes-usines pendant que les femmes font la cueillette entre les rayons des Monoprix. L'indifférence ou la haine, une bonne guerre de temps en temps pour faire de la place. L'homme bourreau et victime qui continue de tourner en rond, accablé, la trouille au ventre. À des siècles de lui, une caravane s'étire au milieu du désert sous un soleil de plomb, transportant du sel, du natron et des esclaves. Et rien, jamais, ne changerait ? Y en a trop marre de toujours subir ! Subir les traditions immuables et la division des tâches. Je veux ma part de travail dans la création du monde ! Comme Kahina, je veux me battre. Comme elle, j'aspire à un monde enchanté. (Déclamant.) Oui, je veux la connaissance ! Oui, je veux la beauté ! Et je veux que toujours, nous et nos descendants, puissions répéter cette même exigence !

Fin de l'acte 2

Acte 3

Au centre de la scène se trouve un arbre gigantesque. C'est un banian, appelé encore figuier des pagodes. Des petits singes jouent sur les branches en couinant. Derrière l’arbre se trouve un paysage de montagnes aux sommets enneigés.

Acte 3 Scène 1

Évermaine entre en scène. Elle est en tenue de randonneur et porte un sac à dos. Elle paraît harassée. Elle regarde autour d'elle, hésite, s'approche de l'arbre. Se laisse tomber assise à son pied.

Évermaine (à part elle).– Ouf... Tu parles d'une ballade ! Je suis sur les genoux. (Fortement.) Oh, t'arrives ou quoi ? Toujours à la traîne, espèce de lourdaud apathique !

Edmond (apparaissant à son tour habillé lui aussi en randonneur, tout essoufflé et à peine compréhensible).– Do... doquétilédone... Tu es sûre de ça ?

Évermaine.– Qu'est-ce que tu dis ? Parle plus fort et articule, je ne comprends rien... Mets du son, Edmond !

Edmond (reprenant sa respiration).– Doquétilédone. Cela ne me dit rien. Tu es vraiment sûre ?

Évermaine.– Dicotélydone, imbécile ! Parce qu'il y a deux côtés. C'est pas compliqué à retenir, tout de même.

Edmond.– Écoute chérie, le Vieux ne veux pas. Moi, ça m'embête ton histoire. Jusque maintenant, on n'a jamais eu d'ennuis. Le squat fonctionne bien et les flics ferment les yeux sur pas mal de choses. On va tout de même pas se gâcher la vie à cause de cette damnée Circulaire sacrée ! Tu sais, Yâh est un Africain. Ils ont là-bas des coutumes. Je me souviens d'un type qui prétendait ne pas pouvoir manger de l'agouti parce que c'était son aliment tabou. Il disait que chaque Africain a un aliment tabou qu'il ne doit en aucun cas ingérer sous peine des pires catastrophes. J'ai toujours pensé qu'il disait ça parce qu'il n'aimait pas l'agouti, mais on ne sait jamais. Il vaut mieux être prudent. Cette histoire de tabou signifie peut-être quelque chose qui nous dépasse...

Évermaine.– Dis plutôt que tu as les boules. Yâh fait de Ses melons une histoire personnelle, voilà tout. Si c'est Son tabou, comme tu dis, ok, rien à dire. C'est pas moi qui vais L'obliger. Mais quand Il veut que nous, toute la communauté du squat, on fasse tout pareil que Lui, tu sais comment ça s'appelle ? Un abus de pouvoir ! Je ne suis pas d'accord avec ça. D'abord, qu'est-ce qu'Il fait là, Lui ? Et qui L'a proclamé chef ? En vertu de quelles qualités ? Il a été élu par qui ? (Edmond essaye d'en placer une.) Tais-toi, laisse-moi te dire ce que j'en pense. Son système est un système archaïque. On fonctionne comme une famille nombreuse bien crasse dont Il serait le Patriarche détenteur de l'autorité absolue. D'accord, Il s'occupe de tout et tout baigne. Mais nous sommes tout de même autre chose que des muscles, des ventres et des organes génitaux voués à la reproduction. Je ne veux pas d'une vie gadgétisée, Edmond. Moi aussi, à quelque chose je suis apte. (Avec une sacrée détermination.) Je veux créer, avec ma tête, avec mes mains. (Séraphique.) Ce que ça doit être bon de plonger ses mains dans la farine...

Edmond.– Toi, produire ? Je voudrais t’y voir.

Évermaine.– T’es rigolo, Edmond ! Regarde-toi, espèce de légume. Écoute-moi. Si nous voulons être autre chose que des dégonflés, il nous faut agir. C'est à nous d'imposer nos propres lois, nos lois du devenir, celles qui mènent à une société moderne. Peu importe s'il faut en passer par des erreurs, des conflits et des galères. Peu importe si le prix à payer pour atteindre un dépassement décisif est notre sang ! (Plus bas.) Enfin… pas trop.

Edmond.– Je ne veux pas d'emmerdes avec le Vieux. Te voilà en train de ramener ta fraise comme si tout allait de travers. Ne me prend pas pour une poire, Évermaine. Quelle mouche t'a piquée ? Tu tiens subitement des discours enflammés comme si tu étais la nouvelle Pasionaria. Excuse, mais je te vois pas criant sur une barricade « No pasaran ! » toute illuminée par l'abnégation révolutionnaire. Je te soupçonne d'être commandée par des intérêts bien triviaux, raz des pâquerettes, personnels et immédiats. Je te connais. Tu es une égoïste. Une orgueilleuse. Et tu es vexée parce qu'on ose t'interdire quelque chose. Voilà la vérité. Objectivement, il n'y a pas de quoi faire un tel pataquès. Ces deux-là, dont tu m'as parlé, marchent à côté de leurs pompes. Leurs discours sont fantaisistes car, enfin, ce ne sont pas pour faire la compote les fruits qui manquent.

Évermaine.– Mais tu n'as rien compris ! La question, c'est pas de goûter ou non à des melons ! Bien sûr que les fruits sont en abondance. Personnellement, j'en n'ai rien à battre, des melons. (Grave, la petite.) C'est de liberté, qu'il s'agit.

Edmond.– La liberté ! Les grands mots sont lâchés ! Tu sais, ça fait un moment que je songe pour toi à l'analyse. Je me demande si le moment n'est pas venu.

Évermaine.– Arrêtes ton cinéma, tu veux ! La liberté, tu sais même pas ce que ça signifie. Moi aussi, il y a des mots dont je connais pas le sens : tabou et interdit. Ils ne veulent rien dire pour moi. Quant à l'analyse, excuse-moi, mais la culpabilité ne m'empêche pas encore de respirer.

Edmond.– Alors fais comme si le mot liberté n'existait pas et ne signifiait rien. On ne désire pas ce qu'on ne connaît pas.

Évermaine.– Trop tard.

Acte 3 Scène 2

Un homme surgit de derrière l'arbre au pied duquel sont assis Évermaine et Edmond. Il s'agit de Hermann Sri Trilopa. Il est nu.

Hermann Sri Trilopa (maugréant, visiblement mécontent).– Par Gotama ! Que signifie ce vacarme ? Vous n'êtes que deux et vous faites autant de bruit qu'un régiment de cipayes. Vous le faites exprès ou quoi ? Les singes qui me tenaient compagnie étaient bien plus paisibles malgré leur onanisme survolté. 

Évermaine (se levant brusquement).– Ah ça ! Mais d'où il sort, le comique ?

Edmond (qui s'est levé, lui aussi).– Parfaitement. Je me suis levé, moi aussi ! (Tendant la main en direction de l'homme.) Monsieur, je vous salue et je tends la main en votre direction. (Qu’est ce qui lui prend à ce con ? Il m'énerve. Qu'il se débrouille seul à présent, je ne dirai plus rien qui le concerne.) Bon débarras ! J'ai besoin de personne.

Hermann Sri Trilopa.– Besoin de personne ?

Edmond.– Non rien. Je... Nous sommes désolés d'avoir interrompu votre sommeil. Monsieur...

Hermann Sri Trilopa (sèchement).– Je ne dormais pas. Je méditais. Zazen, vous connaissez ? (Radouci.) Je me présente : Hermann Sri Trilopa. Je viens du Wurtemberg et par un formidable concours de circonstance me voici présentement sur le chemin de l'Unité fondue dans le Tout.

Évermaine (faussement détachée).– Il est mignon, lui. (À part elle.) Sans blague, ce qu'il est beau ! J'en ai les jambes qui flageolent.

Edmond.– Ma femme Évermaine et moi-même, Edmond, sommes enchantés de faire votre connaissance, monsieur, euh, Trilopa. Nous nous excusons pour avoir interrompu votre, euh, méditation. Nous allons de ce pas reprendre notre promenade dans vos belles montagnes.

Évermaine.– On a bien cinq minutes, non ! On n'est pas aux pièces ! Et puis ce n'est pas poli de planter là monsieur tout juste après l'avoir réveillé. Moi j'aimerais causer un peu, ce n'est pas tous les jours qu'on rencontre des gens intéressants. (Guimauve.) Et Hermann... Vous permettez que je vous appelle Hermann ?

Hermann Sri Trilopa (têtu).– Je ne dormais pas ! (Affable.) Je vous en prie, madame. Je suis votre serviteur.

Évermaine (rougissante).– Ooooohhh... Hermann, vous me semblez tellement intéressant. Parlez-moi de vous.

Edmond.– Chérie, tu vois bien que tu ennuies monsieur Trilopa. Excusez-la, elle est jeune et impertinente. Viens. Nous devons rejoindre la guesthouse avant la tombée de la nuit.

Hermann Sri Trilopa.– Laissez donc, je vous prie. Vous ne m'importunez pas. Quant à votre auberge, je me rends de ce pas à Ghorapani. C'est votre route, je crois ? Permettez que je vous tienne un temps compagnie. Nous converserons tout en marchant. Auparavant, je dois saluer mes petits amis, les dralas. (Il se tourne vers le côté et levant les deux paumes tournées vers le ciel, dit.) Om bhûh svaha ! Om svaha ! Donne-moi la gloire, la force, la connaissance, le détachement et l'intelligence ! Om svaha ! Samnyastam maya ! Ça y est, j'ai renoncé...

Évermaine (à part elle).– Ça alors !... Il fume quoi, lui ? Sûrement pas des rutabagas. N'empêche, quel bel homme ! (Au public.) Visez-moi un peu son regard brûlant, ses cheveux noirs bouclés, ses lèvres comme des sillons d'argile luisant, son torse puissant, ses hanches, mon Dieu... (Elle chancelle.)

Acte 3 Scène 3

Évermaine chancelante, Edmond et Hermann Sri Trilopa maintenant revêtu d'un pagne et pourvu d'une gaule de bois noueux, marchent dans l'étroit chemin d’une montagne. Défilent derrière eux des paysages forcément sublimes.

Edmond.– Pourriez-vous me dire, cher monsieur Trilopa, qui sont ces petits amis à qui vous vous adressiez ?

Hermann Sri Trilopa.– Les dralas ? Oh, ce n'est rien. Ce n’est rien du tout, simplement, voyez-vous, ils constituent le lien entre la sagesse de notre être et la puissance des choses telles qu'elles sont. Ils appartiennent au monde des phénomènes. Avez-vous déjà entendu parler du miroir cosmique ?

Évermaine (buvant ses paroles).– Un miroir cosmique ? Où ça ?

Hermann Sri Trilopa (condescendant).– Ce qui est important, c'est de retrouver l'instant qui précède la pensée. La pensée brouille nos sens et nous conditionne, nous enferme dans des circonstances. Elle nous empêche d'entrer en contact avec la base primordiale. L'état de non-conditionné est comparable à un miroir dans la mesure où il est prêt à refléter tout, du plus brut au plus subtil. Le miroir cosmique a pour base un cadre référentiel extrêmement vaste, libre de tout parti pris en faveur de la mort ou de la vie, de l'espoir ou de la peur. La méthode pour faire l'expérience de l'état de miroir est la détente de l'esprit. Voilà pourquoi j'étais au pied de mon arbre à méditer.

Évermaine (à part elle).– J'y comprends rien, je suis larguée. Et s'il était zinzin, mon Apollon ?

Edmond.– Mais les dralas. Où sont-ils ? Peut-on les voir ?

Évermaine (à part elle).– Et l'autre cake qui fait semblant de suivre.

Hermann Sri Trilopa.– Cher monsieur, sachez que nos facultés sensorielles nous donnent accès à une perception beaucoup plus profonde que nous voulons bien le croire habituellement. Lorsque nous captons dans une perception unique la puissance et la profondeur de l'immensité, nous découvrons et invoquons la sagesse innée et primordiale du monde tel qu'il est. La sagesse du miroir cosmique. Là se cachent les dralas. Il ne s'agit pas de les voir mais de savoir qu'ils existent et de les invoquer. (Lyrique en diable.) Alors vous verrez se lever le cheval du vent et vous sentirez le souffle de la joie et de la puissance. Peut-être même aurez vous la chance de chevaucher l'énergie, de la conquérir, et de faire ainsi l'expérience du corps absolu de l'Éveil.

Évermaine (au public).– Sinoque pour de bon, il est, lui ! Au secours !

Ils marchent un instant en silence. Edmond semble préoccupé.

Évermaine (à Hermann Sri Trilopa).– Dites-moi, je sais pas mais à vous écouter, peut-être qu'après tout en savez-vous vraiment un rayon sur un tas de choses ?

Hermann Sri Trilopa.– Trop aimable. Si je peux vous être utile.

Évermaine.– C'est une histoire qui n'est pas sans me prendre la tête en ce moment. Rapport à des melons qu'on se demande si c'est oui ou non qu'on devrait y goûter. Et si oui, lequel d'entre le gauche et le droit. Parce que si j'ai bien tout compris, d’un côté c’est bobo friqué et de l’autre baba fauché. Bobo, c’est la Rolex garantie avant quarante ans et le reste à l'avenant. Baba, c’est la cantine mais bio et avec des perspectives vraiment intéressantes côté existentiel. Le problème c'est que chez nous au squat, c'est le Vieux qui commande. Un grand Black que personne ne sait d'où Il sort et qui contrôle les réseaux de ravitaillement. Nous, mis à part la vaisselle et la marmaille, c'est plutôt cool. Trop cool, moi je dis. En réalité, on se barbe sérieux. Alors, vous comprenez, quand ces deux-là se sont ramenés avec leurs melons... Mais le Vieux refuse qu'on goûte à tout ce qui est ditéco... diti... dicotylédone. Pas plus le gauche que le droit ni rien du tout qu'y dit. Edmond prétend que c'est une histoire de tabou africain. Seulement voilà, depuis que l'autre danseur de claquettes et la bouteuse d'Abbassides nous ont bassiné avec ça, mon homme et moi, on a maintenant la cervelle qui ne turbine plus que là-d'sus. On est tenté. N'est-ce pas Edmond, qu'on est tenté ?

Edmond.– Hein ? Euh, oui ma biche. Je pense aussi qu'un petit bout de melon, juste pour voir, ne nuirait à personne. Le Vieux, là-dessus, exagère un peu.

Évermaine.– On voudrait avoir un avis sur la question.

Hermann Sri Trilopa (après un long silence pathétique).– Entre le gauche et le droit se trouve la Voie du Juste Milieu.

Acte 3 Scène 4

Les musiciens envahissent la scène et jouent un râga indien. Arrivent des hommes magnifiquement costumés. Les déguisements représentent des divinités hindoues. Ils dansent. Hermann Sri Trilopa se trouve pris dans la sérénade et s'en accommode avec enthousiasme alors qu’Évermaine et Edmond demeurent interloqués. 

Évermaine (interloquée).– Mais qu'est-ce qu'il raconte, lui ? Il n'a pas répondu à la question ! Oh, eh, vous m'entendez ? (Hermann Sri Trilopa exprime qu'il n'en a rien à cirer ou alors c'est qu'il n'entend pas.) Évermaine crie. C'était pas ça, la question !...

Fin de l'acte 3

Acte 4

La scène représente le marché en grand désordre. Les étals de fruits sont renversés.

Acte 4 Scène 1

Les marchands vont et viennent en se lamentant. Mis en musique, cela s'appelle une élégie.

Yâh (invisible, on entend seulement sa voix très en colère).– Non, non, ce n'est pas possible ! Qu'ont-ils fait, ces anthropoïdes, hum, qu'ont-ils fait ? (Il apparaît du fond de la scène et s'avance sur le devant. Court silence. Yâh regarde l'un après l'autre les spectateurs ahuris, ce qui peut prendre un certains temps, puis il tend un doigt accusateur vers eux. Il tonne.) Vous êtes devenus fous ? Alors que vous étiez des âmes vivantes !... (Après un silence à couper au couteau.) Puisqu'il en est ainsi, que le diable vous emporte ! Dehors ! Fini, le squat, fini. Fini, le spectacle de la chienlit ! (S'emparant d'une chaise, il la brandit et la fracasse de rage entre ses mains.) L'humanité toute entière est maintenant contaminée. Vous en passerez tous par les cinq fleuves, c'est moi qui vous le dis ! (Il s'éloigne à grandes enjambées.)

Acte 4 Scène 2

Apparaissent Évermaine et Edmond. Apeurés, ils avancent au centre de la scène.

Edmond.– Dicotylédone, hein ! Au moins ça, maintenant, je le sais et je ne suis pas prêt de l'oublier. Di-co-ty-lé-done ! Vous entendez, vous autres ? Dicotylédone ! Ah ah ah... Elle est bien bonne. Le gauche ou le droit ? Lequel choisir, hein ? Lequel ? Ce n'est pas si simple, de bien choisir. Vous savez, vous ? Demandez-lui à elle. Elle s'y connaît. N'est-ce pas que tu t'y connais ? Salope !... (D'où il sort ça, lui ? C'est pas le texte !)

Évermaine (sortant de son rôle).– Stop !

Edmond s’arrête et demeure interloqué.

Évermaine (sortie de son rôle).– Il faut la refaire, là.

Edmond.– Pourquoi ?

Évermaine (sortie de son rôle).– M'est avis.

Edmond.– Tu m'embrouilles. J'ai perdu le fil. Tu es vraiment une enquiquineuse. Si j'ai profané avec mon indigne bouche quelque chose sacrée, je suis prêt à une douce pénitence : permets à mes lèvres, comme à deux pèlerins rougissants, d'effacer ce grossier attouchement par un tendre baiser…

Edmond s'interrompt. Ils se regardent un instant, indécis. Les spectateurs sifflent et huent. Évermaine et Edmond se retirent dans un coin de la scène. Ils échangent quelques mots à voix basse. (Il me faut reprendre en main cet Edmond sinon c’est Waterloo.)

Edmond (remonté comme une pendule comtoise).– Lequel choisir, hein ? Lequel ? Ce n'est pas si simple, de bien choisir. Vous savez, vous ? Demandez-lui à elle. Elle s'y connaît. N'est-ce pas que tu t'y connais ? Scélérate ! (C'est mieux.) Qu’avais-tu besoin de toucher à ces melons, bon sang de sort ! Tout est de ta faute, tu entends. Toi et ta gourmandise d’enfant gâtée. Salope ! (Voilà que ça lui reprend.)


Évermaine (à part elle).– Nous voilà bien. Si je tenais le claque-bitume avec son boniment de vendeur d'électroménager et l'autre suceuse de loukoums avec ses légendes, ses paraboles et ses prophéties... Me voici Gros-Jean comme devant avec un Edmond qu'a grillé ses diodes et qui me traite comme une moins que rien. Allez savoir comment ça va tourner. Ils vont nous ségréguer pendant des siècles, inventer l'enfantement dans la douleur, la ménopause, le cancer du sein, le niqab, la polygamie, la ceinture de chasteté, la fornication et la misogynie ! Il y aura du boulot pour les gynécologues, les psychanalystes et les intégristes ! Mais cette Kahina, avec sa société faite pour cultiver les dons naturels et spontanés de chacun... Ça me plait bien. (À Edmond.) Bon ok, je vais te dire, pépère. J’ai choisi. Je vais résister. Résister jusqu'au bout, jusqu'à ce que chaque individu trouve dans la société les conditions de son développement total. À commencer par nous, les femmes ! Le féminisme est né ! Tu veux que je t’épèle ?

Edmond.– Trainée !

Évermaine.– Ta gueule, connard !

Acte 4 Scène 3

Brouhaha dans les coulisses. Yâh apparaît.

Yâh (s'adressant aux marchands).– Vous êtes encore là, vous ? (Il s'avance vers Évermaine et Edmond.) Et bien voilà, mes enfants. C'est terminé. Le squat va être rasé. Bientôt s'élèvera ici un immeuble de standing avec de la moquette et des portes blindées, du mobilier de chez Habitat et des résidents composés de jeunes informaticiens et de leurs épouses vendeuses d'assurances-retraites. Ils regarderont gentiment la télévision et auront des coïts prudents. Ils m'oublieront ? Peu m'importe. J'ai besoin de repos. Un jour, peut-être, je reviendrai.

Edmond.– C'est de sa faute. J'y suis pour rien.

Évermaine.– L'autre, comme il y va ! Tu sens pas comme un picotement au bout de la langue, là ?

Yâh les regarde un instant en silence, écœuré.

Yâh (se tournant vers les coulisses).– Allez-y vous autres. Et virez aussi les spectateurs. Il n'y a pas de raison qu'ils s'en tirent comme ça sous prétexte qu'ils ont payé leur place. Ils sont bien assis, cachés dans le noir, à ricaner ou à bailler, ils sont venu prendre du bon temps et en veulent pour leur argent. Pardi ! Sans doute se demandent-ils si c'est du lard ou du cochon. Eux-mêmes apprécient très modérément, espéraient mieux, sont tentés d'exprimer du mécontentement. Mais voilà, ils ne sont pas sûrs. Ils craignent de passer pour des imbéciles. Alors ils font comme si en guettant du coin de l'œil la réaction du voisin. (Après un silence mortel, d'une voix du tonnerre de Dieu.) Sortez-les !

Les C.R.S. entrent en scène. Ils sont casqués et brandissent des matraques. Les marchands, les musiciens et les danseurs indiens traversent la scène en courant. Les C.R.S. les frappent sans ménagement. L'un d'eux jette une bombe lacrymogène. La scène, puis la salle, sont bientôt envahies par les gaz. Les C.R.S. frappent tout ce qui bouge. Un incendie se déclare, obligeant les pompiers de service à intervenir avec leurs extincteurs. D'autres C.R.S. pénètrent dans la salle par les accès publics et frappent les spectateurs. La scène et la salle sont gagnées par une même sauvagerie. Les spectateurs sont évacués. À la fin, les C.R.S. se retirent à leur tour. Il ne reste plus qu'une scène en désordre emplie de fumée et une salle vide de spectateurs. Yâh s'avance d'un air las.

Yâh (apostolique et sacerdotal).– Beati pauperes spiritu in saecula saeculoruam e pericoloso sporgesi. Lato sensu.

Il s’assied sur un tronc d'arbre, sort un clope de sa poche, l'allume après avoir frotté l'allumette contre sa botte comme John Wayne dans Rio Bravo. Le soleil baisse et l'horizon s'obscurcit. Yâh reste là à fumer en silence. Quelques braises rougeoient. La lumière faiblit encore. Yâh n'est bientôt plus qu'une ombre. Des bruits lointains se font entendre. Ce sont de longues plaintes rauques, des ululements, des roucoulements et des cris brefs, aigus, des coassements, des sifflements et des borborygmes barbares, des appels plaintifs et des hoquets de rire. Yâh se lève. Il a son saxo à la main. Alors il joue. Un de ces bons vieux blues qui se jouent sur les cordes tendues de l'âme déracinée des hommes.
 

Fin de l'acte 4

Épilogue

– So what ? demande l'homme sans quitter des yeux la circulation devant lui. Assise à côté de lui sur la banquette avant, la jeune femme semble mal à l'aise. La circulation dans la grande avenue est fluide.
– J'ai pas trop aimé la fin, lui répond-elle. C'est comme s'il n'avait pas su comment terminer la pièce.
– En tout cas, c'est difficile à avaler. Le théâtre contemporain, c'est la dernière fois, merci bien. Si l'on peut appeler ça du théâtre ! Il ne suffit pas de mélanger tout et n'importe quoi pour faire de la bonne cuisine. Et puis il y a toutes ces tirades d'une dialectique de comptoir. C'est d'une prétention !...

Ils passent par la place de la Bastille, remontent la rue de la Roquette. La radio de bord diffuse les actualités.

« ...des F15, des F16, des Tornado britanniques et des lance-missiles Tomahaq. Peut-être aussi des F14 basés sur deux des six porte-avions actuellement dans le Golfe ... les semaines, les mois, les années se succèdent et vous êtes toujours seul. Ne serait-il pas temps, maintenant, de penser à vous ? ... et Jupiter se penchera sur vous pour vous accorder un climat de chance dont il faudra impérativement profiter ... éjaculation rapide stoppée, méthode 100% de réussite ...  absolument grotesque que le Bon Dieu t'ait accueilli au paradis dans le même compartiment... »

– Qu'est-ce que tu penses du nouveau, l'Allemand ? demande la jeune femme.
– Pas allemand. Suisse. Où peut être les deux. Un drôle de type, assurément. Il dit qu’il cherche à concilier l'inconciliable, spiritualité et animalité, quelque chose comme ça. Réunifier les oxymores. Je le soupçonne de cacher son manque de discernement derrière un voile de fumée. 
– En tout cas, c'est un beau mec.
– Un beau mec ? Voilà bien les femmes ! Prêtes à tomber dans les bras d'un beau parleur. Cela me fait penser à Nathalie, la femme de Pouchkine.
– Mais arrête ! Qui te parle de baratin ? Tu avoues toi-même ne pas savoir. Je trouve qu'il parle bien et qu'il est séduisant, voilà ! Jaloux !...
– Je ne vois pas ce que tu lui trouves. Manipuler un vocabulaire plus ou moins ténébreux n'est en rien un signe de génie. Au contraire, l'intelligence consiste à parler des choses les plus complexes avec simplicité. Tu sais ce qu'il nous a sorti, l'autre jour ? Au lieu de baigner dans la chaleur intense de la libre passion, l'objet convoité étouffe dans la fournaise de l'idolâtrie névrotique. Texto. Le Vieux en est resté comme deux ronds de flan. Il n'avait pas l'air très content.
– C'est terriblement zen et pas du tout ténébreux. Moi je le trouve très sympa. Et puis le Vieux, tu sais...

Elle se tait.

– Quoi le Vieux ? demande l'homme.
– Non rien. Tu n'as jamais envie que les choses changent ?
– Quelle genre de choses ?
– Je ne sais pas. La vie...
– La planète tourne. 
– Je ne te parle pas d'astronomie ! J'ai besoin de croire en quelque chose. De me sentir tirée en avant par une idée, un projet, une utopie.
– Tu rigoles ou quoi ? Tu as vu où elles nous ont mené, les utopies ? Les camps de concentration et le goulag, tu as déjà entendu parler ?
– On ne peut pas vivre sans rêves.
– Que tu dis ma jolie ! Les rêves ne servent à rien d'autre qu'à manipuler les individus. La véritable émancipation passe par le réel.
– Mais la poésie ? L'indispensable quête ? L'avenir se nourrit aussi de ça.
– Balivernes. Tu vois pas que j'écoute la radio ?

Ce disant, il monte le son.

«...l'hospitalisation consécutive de la victime agressée sexuellement avec une barre de fer rouillée, puis sa mort... la semaine s'achève sur un repli de 0,53 %, mais l'indice reste au dessus des ... belle, plus belle, toujours plus belle avec le kit Beauty-Fast ... le tout fait avec un beurre aillé, incorporé à un riz safrané et couronné de gambas et de calamars frits ... Il pleut un peu ce soir sur Sarajevo... » 

Après avoir traversé le boulevard de Charonne, la petite Renault 4CV se faufile dans l'étroite rue de Bagnolet.


Paris, 1996

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