Roses

Rose 1

Au dessus d'ici, plus haut dans la ville, à l'angle des rues Manin et Hautpoul qui s'enfoncent dans la nuit sibérienne, se trouve un rade. Le bar est en long, salle étroite, zinc humide, couinements d'un jeu vidéo qui appelle à lutter contre une armée d'envahisseurs, vaste miroir moucheté et garçon rogue. Sur le sol, les mégots des cigarettes et les paquets froissés se mêlent à la sciure. Des marins sans bateau sont amarrés au comptoir, éclusant avec application godet sur godet pour tenter d'éteindre la combustion intérieure qui les empêche de dormir. La bière réveille mes papilles encore endolories par le Four Roses de la veille. J'ai un peu de temps devant moi et j'en profite pour inspecter le miroir mordoré où se reflète l’assemblée des consommateurs. Le tain maladif capte l'envers du bar, les buveurs de face dans des postures contrastées. Des lueurs vacillent derrière eux, lucioles, fanaux et néons acryliques. Elle se tient à deux buveurs de moi, un coude sur le zinc, se fichant pas mal que le cuir de son blouson s’empreigne d'humidité corrosive. Elle tient d’une main un verre de vin à moitié vide et de l’autre une cigarette. Pas épaisse, la princesse des comptoirs ! Dans le noir de ses cheveux broussailleux niche l'île d'un visage clair. Deux ébauches de pli descendent des ailes du nez et mettent ses lèvres entre parenthèses. Des pommettes délicates adoucissent des traits qui révèlent un caractère affirmé. Il y a aussi, dans les jeux d'ombres du front, une menace inquiétante. Je ne vois pas ses yeux. Son regard est perdu dans le liquide éosine du verre. D'un geste nerveux, elle porte le verre à ses lèvres pour une maladroite transfusion. Son coude retrouve l'humidité alors que l'autre bras se met en mouvement. Cigarette. La fumée la prend tout d'un coup et brouille les yeux que j'aurais voulu voir. Quand la brume se dissipe, elle est de nouveau immobile mais cette fois son regard est planté dans le mien avec la complicité du miroir. Son visage est si clair.

Tes prunelles pétillent, ma douce, pleines d’or. Laisse-moi y chercher une dernière fois les pépites que je recueillais autrefois. Alors je partirai vers les vergers...

Dans le miroir, le réel s'est dilué et je suis parti dans une autre histoire.

Et tes lèvres qui se faisaient si frémissantes à l'heure de nos passionnés effleurements...

Les personnages sont devenus des fantômes. Un maître officiant va et vient, préparant de mystérieuses décoctions. Mais il y a là-bas, à deux encablures de moi, une fille qui crève l'écran. Elle sèche son verre puis lance au serveur « Tu mets la même chose, Pierrot ! » avant de filer aux gogues en me bousculant au passage. Son visage est si clair. Je pense à Baudelaire, au prince des nuées exilé sur le sol au milieu des huées.
 

Paris, décembre 1991


Rose 2

J’aime pas être seul en train de boire alors que tous les autres sont accompagnés et causent entre eux. Alors moi, qui suis seul, je cause à qui ? C’est pas que je soye un pilier de bar, faut pas croire.  Le problème c’est que passer devant un bar, ça me donne soif. Alors je rentre histoire de boire en général un rhum orange. C’est pas méchant, un rhum orange. À dix, ça commence à cogner. Mais avant d’en arriver là, c’est correct. Je m’arrange pour que le bar soit pas n’importe lequel. Autant joindre l’utile à l’agréable. Je m’arrange pour passer devant le Sporting. C’est là que je vais boire mes rhums orange. D’aucuns diront, pour la soif, il y a mieux. Je sais. Sauf que moi, j’ai soif de rhum orange. Je suis un cas.

Le Sporting n’est pas n’importe quel bar. Premièrement, contrairement à son enseigne, on n’y trouve pas le moindre sportif. C’est pas le genre de la maison même si le patron était coureur cycliste du temps où les coureurs carburaient au Kiravi. C’était il y a longtemps et il y a prescription. On ne parle pas sport au Sporting. Ou alors exceptionnellement, quand le pays est bien placé pour une finale de foot. Il y a le tiercé du dimanche mais c’est juste pour les paris. On joue à la belote et au 421 car le tarot et le backgammon, ça devient compliqué après quelques tournées. On boit surtout de la bière et du pastis. Le vin rouge n’est pas prohibé mais ça fait snob. Quant à moi, je bois du rhum orange car je suis un cas. Je suis le seul à boire du rhum orange et c’est pour ça que Rose m’a remarqué. Jamais elle ne me proposerait un demi ou un pastis.

Faut la voir, Rose. Hier, par exemple. Derrière le bar, tournée de trois quarts, elle était occupée à arrêter la cavale des fils de son collant à l’aide de vernis à ongle. Elle avait juré comme j’ose même pas écrire avant de poser son pied chaussé d’un talon aiguille sur une chaise, ce qui eut pour effet de faire se rétracter l’étroite mini-jupe en similicuir rouge ardent. Les clients soupirèrent. Ils se rêvaient aviateurs, allô Papa Tango Charlie, au dessus du triangle des Bermudes. Elle n’avait pas pris la peine de poser sa clope dont la fumée lui piquait les yeux et la faisait grimacer. Elle s’était penchée en avant en dévissant le bouchon du minuscule flacon. Ses seins imprudents avaient décollé et s’étaient retrouvés tout ballots dans son corsage. L’opération terminée, elle s’était redressée et avait jeté un regard satisfait sur ses jambes. Elle avait tiré sur le bas de sa jupe en me regardant d’un œil indifférent. J’avais rougi violemment car j’avais trouvé son geste le plus beau qui soit. Un consommateur bronchitique au bar eut une quinte de toux devant son demi. Rose me regardait, les cils noirs collés, lourdement soulignés, les paupières nerveuses chargées comme les ailes d’un papillon. Ses yeux d’un bleu outremer et leurs prunelles scintillaient comme un rayon de soleil sur l’océan. Elle s’appelle Rose et les clients du Sporting l’appellent la poule aux yeux d’or.


Paris, mars 1992

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