L'autruche et le canard



Comme à l'accoutumée, dame autruche se tenait la tête profondément enfoncée dans le sable de telle sorte que le plus haut d'elle qu'elle donnait à voir était son cul. Son compère, maître canard, contemplait le paysage qui s'offrait à lui quand un grand ennui s'abattit sur son échine. Il décrocha le téléphone.
- Allô, dit-il, tu m'entends ?
 - Oui. Quoi ?... Qu'est-ce que tu veux ? répondit une voix étouffée.
-Te proposer d'aller au cinéma.
- Voir quoi ? J'ai pas envie.
- Alors allons en boite...
- J'ai rien à me mettre.
- Ça ne fait rien. Allez, quoi.
- Bon d'accord. Mais il faut d'abord passer à l'étang, exigea dame autruche.
- Si tu veux, concéda maître canard. 

L'autruche sortit la tête du sable. Elle alla prendre une douche et se bichonner comme elle pensait qu'il seyait à un oiseau de son rang. De son côté, à part un peu de barbotage par temps de pluie, le canard ne se lavait jamais. Il professait à ceux qui lui faisaient reproche de son incurie cette maxime marquée au coin du bon sens : il n'y a que les oiseaux sales qui se lavent ! Il se mit en devoir d'attendre en fumant des cigarettes. C'était un vieux canard, déplumé sur le dessus. Il était par ailleurs passablement con.

Quelques longs instants plus tard, après s'être grattée les peaux mortes, lavée, frottée, peignée, lissée, avoir mis du khôl sur ses paupières, du brillant sur les plumes de sa queue, du rouge sur le bout de son bec, épilé quelques vilains poils, essayé cette robe-ci, ce blouson-là, dame autruche proclama :
- Bon alors ! Qu'est-ce que tu attends ? Je suis prête ! 
Le canard laissa l'autruche marcher devant car sinon elle se mettait en colère. Il lui aurait volontiers donné l'aile, mais il se disait que rien ne pressait, qu'ils avaient la nuit pour eux, qu'ils allaient juste faire un tour par l'étang et qu'ils iraient ensuite danser la salsa au grand bal des oiseaux. Il s'arrangerait pour la faire boire un peu, histoire de faire sauter ses inhibitions, et hop, à la casserole. Sa queue frétillait déjà de bonheur. Il sentait son petit lingam frétiller lui aussi. Elle danserait contre lui. Il trouverait le luth aux cordes de corail. L'ambroisie se répandrait en perles nacrées pour fondre dans la roue de sa gorge, tiens.

Ainsi pensait maître canard. Sacré canard !

L'étang n'étant pas loin du nid de l'autruche, il y furent vite. Généralement, le soir du sixième jour, tous les volatils de la forêt s'y retrouvaient. Et ce soir, en outre, la bonne grosse mine réjouie de la lune se reflétait dans l'eau de l'étang, enjolivant toute chose. Autour de l'étang était réunie toute une assemblée mise en verve. Il y avait là des pingouins qui dodelinaient doucement, des faisans qui criaillaient, des coqs qui agitaient leur crête, des dindons qui gloussaient, quelques perdrix qui se disputaient pour savoir qui serait le prochain président du Conseil du Clan, un paon qui s'ennuyait, deux pélicans qui jouaient de la trompette, un flamant rose qui s'emmêlait les pinceaux en essayant de raconter une histoire drôle. Il y avait également quelques aimables personnes du sexe : une cigogne un brin masculine qui parlait haut et fort en dégageant une forte haleine parfumée au Sylvaner, une poignée de bécasses bon chic bon genre qui pouffaient en regardant les coqs, trois oies qui jouaient aux dés et quelques poulettes nourries au grain qui faisaient trempette, leur T-shirt leur collant aux plumes dans un effet d'érotisme de bazar.

Nos deux compères s'approchèrent de la rive, se mêlant à la faune. Maître canard était maussade. Toute cette volaille agglutinée le laissait perplexe. Il se souvenait qu'il avait été un canard sauvage et que, malgré ses efforts d'intégration, il lui restait d'insurmontables difficultés pour participer à des assemblées telles que celles-ci qui conduisaient avec impudence des débats oiseux. Il n'en était pas de même pour dame autruche. Toute excitée par le bel aréopage, elle s'installa derechef de la meilleure sorte. En imitant les manières viriles des oiseaux males, elle but un coup dans la mare, fit quelques effets de plumes et entreprit par le regard un tour hardi de l'assemblée. Son arrivée n'était-elle pas passée inaperçue ? Elle fut vite rassurée. Déjà, les pingouins s'étaient tournés vers elle. À son tour, elle les regarda. Elle les regarda lentement, en s'attardant dans leur regard. Ce n'était pas qu'elle s'intéressât particulièrement à cette engeance – les pingouins étaient des taupes, disait-elle souvent – mais ils avaient cette particularité que leurs yeux étaient réputés parmi les plus efficaces pour embellir ce qu'ils réfléchissaient. Grâce à un subtil mécanisme dont les avait doté l'évolution, les yeux des pingouins fonctionnaient comme des miroirs magiques. Et ça marchait à merveille. Dame autruche se sentit devenir belle et brillante. Plus il y avait d'yeux pour capter et réfléchir son image, plus elle se trouvait belle et brillante. À leur tour, les coqs la regardèrent. Elle se redressa. Les dindons la regardèrent. Ses plumes se mirent à luire sous les reflets de la lune. Le paon, non content de la regarder lui aussi d'un œil élargi à la taille d'une soucoupe, déploya une roue de quatorze-juillet, fanfare à l'appui. Dame autruche, ce soir-là, fit preuve d'une telle adresse pour capter les regards que, de toute l'assemblée réunie autour de l'étang, elle fut la plus belle. Il irradiait d'elle quelque chose d'impalpable et d'étranger qui attirait plus fort que n'importe quelle force d'attraction. Quand les perdrix la regardèrent, elle n'y tint plus. Elle se leva. Elle déploya et fit battre se ailes en sifflant. Tous les regards étaient dirigés vers elle. Tous les regards ? Non. Maître canard ne la regardait pas. Il connaissait suffisamment dame autruche et il n'avait pas besoin de la voir briller pour l'aimer. Car notre canard était un canard amoureux. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit plus haut, il était con.

C'est con d'être con, se disait-il souvent lui-même. Mais qu'y faire ? Si au moins était-il un petit peu joli. Rien qu'un petit peu, pas beaucoup. Mais non, il était moche. Moche et con. Il ne ferait jamais un bon miroir pour dame autruche. Trop moche, trop con. Maître canard s'en alla.

Dame autruche était devenue aussi resplendissante que le phénix. Elle se voyait se levant aux aurores sur les eaux du Nil comme un soleil. Tous les yeux tournés vers elle étaient les miroirs magiques qui la faisaient la plus belle et la plus brillante des habitants de la forêt. Cependant, la nuit avançait. La lune s'était légèrement déplacée dans le ciel. Les pingouins soudain clignèrent de l'œil. Dame autruche se rembrunit. La lumière avait perdu de son enchantement. Il lui sembla que son image réfléchie par les yeux des oiseaux était moins brillante, comme un astre qui, après avoir atteint son zénith, commençait à décliner. De fait, les regards se détournèrent. L'un après l'autre, les pingouins, les faisans, les coqs, les dindons, les perdrix, le paon, les deux pélicans et le flamand rose regardèrent ailleurs, finalement déçus par une promesse non tenue. Il y eut des bruits divers.
- Rôh... dit quelqu'un.
- Cak... dit un autre.
- Psshaw... entendit-on.
- Epikoua, dirent les deux pélicans en même temps.
Il y eut des toussotements confus, des exclamations sonores, des propos inachevés.
- Bon ben... Cépatoussa, finit par dire un pingouin en se levant.
Il partirent tous. Silencieux et gênés. Il n'en resta pas un. Dame autruche était redevenue une autruche tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Pour le phénix, il faudrait repasser. Il n'y avait plus personne pour la rendre belle et brillante. La lune se reflétait maintenant au plein milieu de l'étang.

- Plus personne ? pensa l'autruche. Et ça alors, c'est de la roupette de sansonnet, peut-être ?
Elle se laissa glisser sur l'eau jusqu'au reflet de la lune.
- La seule vraiment digne de ma beauté ! s'exclama-t-elle avant de plonger sa tête dans le reflet qui dessinait un grand œil argenté au milieu du noir d'encre de l'eau.
Et dame autruche demeura ainsi. Notre canard n'était pas loin. Assis à l'écart, au pied d'un arbre, la tête entre les ailes, il broyait du noir. Il ne s'était même pas aperçu que les oiseaux avaient déserté l'étang. L'inhabituel silence qui s'était abattu sur la forêt l'avait alerté, lui donnant l'envie de voir de quoi il retournait. Il était revenu vers l'étang et avait vu la rive déserte. Sans doute partie avec un des volatils, avait-il songé. C'est alors qu'il s'apprêtait à repartir qu'il la vit, le cul en l'air, la tête dans l'eau.
- Quelle folle, s'était-il écrié. Elle va crever !
Il fallait qu'il la sorte de là. Mais comment faire ? Il la connaissait. Dans l'état où elle était, s'il s'approchait d'elle, elle se mettrait en colère et le frapperait. Il ne voyait qu'une seule issue. Il s'approcha du bord, trempa à son tour son bec dans l'eau et jura de n'arrêter de boire tant que l'étang ne fût sec. Alors, sans se donner le temps de reprendre son souffle, dans un seul élan, maître canard but toute l'eau de l'étang. Fier de son exploit, oubliant toute prudence, il s'approcha de dame autruche.
- On va en boite ou quoi ?
- Salaud ! s'était aussitôt écriée celle-ci. Un instant étourdie, elle avait eu vite fait de retrouver ses esprits. Espèce de sale canard borné ! Retourne dans ta basse-cour de merde cuver ton vin et arrête de me faire chier !

Elle se jeta sur lui et le frappa à coups de bec. Abattu par tant de haine, le canard ne se défendit pas. Il attendit que l'orage passe. Après avoir frappé tant et plus, dame autruche se lassa. Elle ne fit alors ni une ni deux et enfonça profondément sa tête dans le fond de l'étang qui n'était plus que vase. Maître canard, retrouvant peu à peu ses esprits, entreprit de s'en retourner chez lui. De toutes manières, pensait-il, il était trop tard. Il était mal en point. Elle avait frappé si fort qu'elle lui avait brisé les ailes et il se sentait bon cette fois pour la sarriette et les petits pois. En avançant dans la forêt, cahin-caha, il couinait.
- Mais qu'est-ce que t'as, qu'est-ce que tu dis ? crépitaient les sauterelles en bondissant autour de lui.
- Foutez-moi la paix, minables insectes ! leur cria maître canard. Sinon je vous écrase, je vous fais sécher au soleil, je vous écrabouille au pilon et avec vos restes, je me roulerai un pétard du feu de Dieu.
- Hou le vilain ! Hou le méchant ! Sauvons-nous, sauvons-nous ! criaient les sauterelles.

Maître canard avançait dans la nuit. Ses ailes de géant pendaient sur le côté et l'empêchaient de bien marcher.

- Moralité, dit-il aux arbres qui l'entouraient de leur compassion. Tant va l'autruche à l'eau qu'à la fin elle me les brise grave.

Et il jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus. 



Paris, 1995 

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