Hôtel Méridien



Mina s’était assise sur le plateau surélevé et s’était mise à fumer. L’atelier était silencieux. Ça et là, des bustes ébauchés d’hommes à la puissante musculature. Des torses de femmes sortaient de l’ombre. D’autres formes recouvertes d’une toile installaient un climat de mystère calme. Mina, nue, fumait. Femme brune, cheveux bouclés, au corps délicat et noueux à la fois, comme la pousse d’un jeune arbre. Quelque chose d’enfantin et de douloureux. Un visage d’abeille qui lui allait bien, à elle, ultime descendante du peuple musulman des Nosaïris perdu dans la nuit des temps. Elle s’était levée. Elle avait jeté sa cigarette sans l’éteindre. Avec des gestes nerveux, elle avait enfilé une robe légère. Elle s’était dirigée vers le sculpteur assis au milieu des éclats de pierre, la tête entre les mains, silencieux et prostré. Elle avait constaté avec dégoût les dégâts sur son corps. Elle l’avait regardé. Elle l’avait poussé du bout des doigts. Il n’avait pas réagi. Elle était demeurée ainsi devant lui, sans rien dire, puis avait haussé les épaules. Elle s’était dirigée vers la sortie et avait disparu en oubliant de refermer la porte derrière elle.

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Hôtel Méridien, 9 heures 30. Jeudi 21 novembre 1996. Froid et soleil au dehors. Vif, mordant, mais un ciel limpide sur lequel se découpait l’éperon phallique de la Tour. Température douce à l’intérieur. Lumières tamisées et ambiance feutrée. L’office venait de commencer, servi par des prédicants en tenue de cérémonie (costumes Boss, cravates Kenzo), zélateurs privilégiés de la révolution symbiotique. Devant le public recueilli se dressait un écran scintillant de courbes de croissance polychromes.

Il avait pris un café avec les autres en arrivant. Assez curieusement, eu égard aux circonstances, il se sentait bien. Pas bien-bien, pas bien-mal, juste bien. À peine distrait par le rituel qui se déroulait, il se repassait la petite vidéo de sa vie. Il se revoyait accédant à son bureau dans l’immeuble Pyramide, ainsi nommé par ses promoteurs cet immeuble bardé de métal profilant des marches géantes. Il se revoyait consacrant ses journées à un travail qui s’était peu à peu vidé de toute substance. Un travail qui n’était plus que virtualité, agitation stérile. Il procédait à des échanges de vues avec des gens dans le cadre de réunions oiseuses. Il rédigeait des études qui s’appuyaient sur des spéculations fumeuses. Il analysait de soi-disant besoins dans la perspective de finalités douteuses. Du vent. À l’image de toute la société qui se dessinait. On parlait de Village global et on fermait l’école du village meusien. On travaillait dans la "com" et on ignorait son voisin de palier. On se gargarisait d’hypermonde et de cyberculture tout en fracassant à coups de hache la porte d’une église pour en expulser une poignée de Maliens apeurés. Tout ça dégageait un goût rance de fin de siècle exsangue. Pour lui, le travail, c’était produire quelque chose de palpable. C’était s’inscrire dans un processus au cours duquel devait s’affirmer peu à peu l’objet projeté. C’était labourer, préparer la terre, faire les semailles, surveiller la germination, la croissance, célébrer la moisson. C’était s’installer devant un bloc d’albâtre, chercher à comprendre la matière, deviner les veines secrètes avec lesquelles il allait falloir compter, soupeser ses outils, apprendre à dompter l’énergie, à ajuster ses coups, tailler et accompagner la lente naissance de la forme.

Chez lui c’était plutôt le genre tanière. Une vague odeur de suint et de silex. Un vase clos dans lequel surnageaient des traces de fleurs pourrissantes. Les petites réparations qu’il ne faisait plus. Les revues, les livres qui traînaient, épars, avec des chaussures, des boîtes de bières vides et des cendriers remplis de mégots. Le Japonais d’en face qui remuait ses casseroles. Les deux caricatures alcoolisées de l’autre appartement. Un jour, l’homme lui avait montré le poing et avait crié quelque chose. Musette contre gansta rap. Côté décibels, il avait eu le dessus. Est-ce qu’il se plaignait, lui, de leurs bruyantes scènes de ménage ? Quand la femme se mettait à hurler à la mort, tournant en rond dans sa cuisine, s’approchant parfois de la fenêtre, et qu’il attendait la main sur le téléphone l’instant qui la verrait basculer. Au moins le Japonais ne faisait-il jamais d’histoires. Pas causant, pas dérangeant. Juste à soigner les fleurs bizarres dont il garnissait les jardinières suspendues à ses fenêtres.

Des femmes dans sa vie ? Une extravagante venait de temps en temps s’abandonner à ses flatteries humides. Elle prenait pour déclamer son insupportable casuistique un accent des Highlands qu’elle prétendait avoir depuis sa naissance sans savoir comment la chose lui était venue. Sa mère avait-elle mis du whisky dans le biberon de la petite Judith ? Une question qu’il fallait qu’il lui pose. Qu’il eût fallu qu’il lui posât. Car il était désormais un peu tard pour y penser. Quoi d’autre ? Parfois une virée avec un vieux pote pour célébrer le culte de l’ivresse et déclamer en titubant ces vers du Polonais Mickiewicz « Elles ont coulé, mes larmes, abondantes et pures, sur ma jeunesse exaltée et orageuse… » Il y avait aussi ce travail sur la matière qui le désespérait. Le corps mille fois recommencé. Pour achopper toujours au même endroit, un endroit qu’il avait fini par nommer Asie en souvenir des rizières, de leur vert tendre et miroitant.

Voilà toute sa fortune, tout ce qui constituait son putain de karma. Pas de quoi se bricoler une suite bien nickel. Et, en ce délicieux jeudi d’automne, dans cette belle salle de conférence d’un hôtel haut de gamme, au milieu d’un public de cadres supérieurs affichant l’air entendu de ceux qui se savent appartenir à l’élite, dépositaires de la Connaissance accumulée qui va de l’art du tricotin au tricotage d’équations fractales, lui se laissait aller à de douces supputations métaphysiques. La mort, qui donnait son sens à la vie, et vice-versa. La mort est vitale ! écrivit-il sur son bloc-notes. Légumes, êtres humains, même combat ! Des stimuli naturels incitaient à transmettre un potentiel constitué d’inné et d’acquis. Comment les poètes appelaient-ils ça, déjà ? Il avait oublié. Où alors il n’avait jamais su.

10 heures. Le bateleur aux manettes faisait défiler ses "slides", comme il disait. Ils étaient tous impeccables. Le poil dompté, rasés double lame, talqués et parfumés. « Élite mon cul » se prit-il à murmurer alors que sa voisine de conférence commençait à lui jeter des coups d’œil soupçonneux. Datamining, workflow, information technology architecture. À grands coups de jargon technologique, ils prétendaient réinventer le monde ! Dans les loges de leurs cercles vertueux, ils concoctaient obsessionnellement d’encapsuler leurs semblables dans le gigantesque réseau de leur démesure prométhéenne. « Ah, Dudule, viens que je t’encapsule ! » L’un d’entre eux zozotait. Hurluberlu dans un monde captif de la performance, il disait « les famps fystèmes, une arfitecture client-ferfeur, feftion des flux de trafail. » Le travail ! Il n’en pouvait plus d’entendre ça ! L’histoire de l’humanité, depuis erectus brandissant le fémur de son grand-père babouin, n’était qu’une entreprise de destruction. Se pouvait-il qu’il pût exister, ce pays où les hommes eussent été agriculteurs et eussent aspiré à produire quelque chose de beau ? Simplement beau. Se pouvait-il qu’elle pût exister, cette ville construite autour de sa citadelle, artisans et commerçants résidant dans des demeures gracieuses ? Une ville comptant des jardins, des gymnases et des salles pour les repas en commun. Un pays où il n’eut jamais été fait usage de l’or et de l’argent et où les hommes, visant le juste milieu entre ostentation et pauvreté, eussent vieilli eux-mêmes et les enfants de leurs enfants, transmettant leur science et leur éthique à leurs semblables ? « Le travail est mort ! » proclamaient aujourd’hui les penseurs assistés par ordinateur. Grâce à l’invention de la roue à aube, de la machine à calculer et du détartreur ionique pour cuvettes de chiottes, huit cents millions d’êtres humains de par le monde pouvaient remercier les inventeurs de tous temps. En ligne droite du dégraissage à la soupe populaire. De la démocratie virtuelle à la dictature réelle. Zappée, la vie. Ivan Illitch, reviens nous raconter l’histoire de la Belle dormant au bois du chômage créateur !

11 heures. « Fun to use ! » L’exclamation de l’orateur le sortit de sa rêverie. En plus, continua Fred Astaire en faisant claquer ses bretelles, ça améliore la productivité ! Des questions ? Quelqu’un leva un doigt. « Et Internet, dans tout ça ? » Sourire cauteleux. « Évidemment, nous l’avons rencontré, minauda le grand prêtre. Pas question de rater le saut qualitatif qui accompagnera immanquablement l’avènement du nouveau millénaire. Un monde neuf nous attend comme lorsque Gutenberg inventa l’imprimerie il y a cinq cents ans. Mais cela fera partie d’une prochaine annonce et nous ne pouvons pas en parler maintenant. Stratégie commerciale, comprenez-vous ? » Les applaudissements de l’assemblée le surprirent. Depuis quand, s’indigna-t-il, dans ce genre de cénacle applaudit-on le bonimenteur de service ? L’image qui lui vint à l’esprit fut celle de Modigliani crevant de faim dans sa soupente et celle de Van Gogh se saisissant de son revolver.

Cette nuit, un type était entré chez lui. Il avait trouvé la porte ouverte et il était entré, tout simplement. « C’est l’heure » avait dit assez abruptement le visiteur. L’heure ? Il se rendit compte de l’absence de Mina. L’heure. Au moins n’aurait-il plus à choisir entre l’ordinateur et le burin.

12 heures 30. Un des commerciaux l’attendait à la sortie de la salle de conférence. Gueule de croque-mort, estima-t-il. « Déjeunerez-vous avec nous ? – Non, répondit-il. Je dois être à mon bureau à deux heures et je suis en transports en commun. » En commun des mortels, continua-t-il intérieurement tout en saluant poliment la gueule de croque-mort.

Rue du Départ. Une femme. Longs cheveux noirs. Visage sombre, silhouette élancée. Il la regarda. Le genre de femme qui lui faisait chavirer le cœur. Elle s’avança vers lui. Lui tendit la main, accrocha son bras. « Vous dire » dit-elle. Il n’entendit que la fin de la phrase. La santé, l’argent, l’amour. Quelque chose sur votre visage. « Venez, n’ayez pas peur. » Une diseuse de bonne aventure ! Une Tzigane ! « C’est bien le jour » se dit-il.

Il aimait marcher dans sa ville par ce temps. Il aurait bien mangé quelque chose. Il se retrouva longeant le cimetière. Alignement des tombes encore couvertes de géraniums. Rue de la Gaieté. Poupées en latex, accessoires sado-maso, peep-show avec vues sur ovaires. Que le monde s’enfonce tout seul dans la vulgarité ! Sans lui. Finalement, ça l’arrangeait plutôt bien comme ça. Il en avait tellement assez de tout ce bazar. Des hommes qui gesticulaient. Des mots, de l’océan de mots obscènes que vomissaient les bouches souriantes. Misanthrope, lui ? Allez tous vous faire foutre, aurait-il répondu à cela. Alors, champagne ou troussepinette ? Il se dit qu’il aurait bien de la chance de s’en tirer avec le purgatoire. Un doigt de soma saupoudré de mica, les ondulations du dragon, la danse du ventre du phénix renaissant de ses cendres. La mort pouvait venir qui le ferait immortel. Dissociation du microcosme. La conscience que lui-même avait de lui-même ne lui appartenait déjà plus. La mort était le terreau du vivant.

Métro. Avenue Richard-Lenoir. Le marché finissant. Le soleil jouait avec tout ce qu’il touchait. Il ressentit comme une légèreté. Quelque chose qu’il connaissait. Une connivence avec l’esprit du lieu, cette splendide humeur du rien. Un vieil apothicaire remballait une collection de minuscules flacons étiquetés Baume du Tigre. Installé au bout du marché, vers la passerelle, il semblait droit sortir d’une armoire d’antiquités. Sec comme un coup de trique, gris et poussiéreux. Un costume démodé à rayures qui devait bien dater de ses vingt ans, une éternité dans laquelle il semblait flotter avec son air de paysan endimanché. Aussi désuètes étaient les fioles qu’il vendait avec passion et un brin de hargne et qui évoquaient les armoires à pharmacie de nos grands-mères. Un monde secret d’onguents aux odeurs musquées de résine, de lanoline et de camphre. En application en des endroits inconnus du corps de ces vénérables dames, des endroits dont il était impossible de se faire une idée précise et qui suscitaient une curiosité terrorisée. Vers le jet d’eau central, Tino Valentino donnait dans la ritournelle. « Y a d’la joie !  Bonjour, bonjour les hirondelles. Du bonheur partout. » Entre le poissonnier et le traiteur espagnol, il aperçut le marchand d’horloges. Un type pas ordinaire. Le poil dru, une austérité de calviniste. Il leur avait raconté son histoire. À lui et à Mina, quand ils venaient faire leur marché pour un repas d’amis chez elle. Mina était si belle, si désirable. Le marchand d’horloges avait commencé, leur avait-il expliqué, comme ouvrier dans une horlogerie du Jura. Crise des années Lip, chômage, il avait travaillé ensuite dans une petite fromagerie de Franche-Comté. Quelques hectolitres de cancoillotte plus tard, un groupe avait racheté l’entreprise pour la fermer peu après. Déprime. Il eut alors l’idée de fabriquer lui-même ses drôles de coucous. Une boite de camembert pour le boîtier et un mécanisme, l’homme n’étant pas rancunier, made in China. Les boîtes étaient anciennes et évoquaient les vertes prairies, les bergères aux seins fermes et au teint lactescent. Afin d’éviter que le bucolisme culcul la praline pour intérieur kitsch ne tournât à bonjour les asticots, le contenu de la boîte avait été préalablement retiré et remplacé par le mécanisme. Ainsi pourvu, l’horloger-fromager était monté tout ragaillardi à la conquête de la capitale. Et le succès fut immédiat. Mina avait trouvé ça tellement drôle, et son histoire tellement touchante. Mina.

Les commerçants commençaient à jeter les légumes et les fruits invendus. Amoncellements de tomates et d’oranges pourrissantes, de cagettes fouillées par les SDF. Comme celle qu’il appelait la Mouette. Une femme encore jeune, les épaules couvertes d’une mantille loqueteuse qui lui faisait une traîne de mariée contaminée. Constamment à se toucher les cheveux et à s'en caresser la pointe du bout des doigts. Mendiant ses quelques francs devant le marchand de sandwichs grecs, les gros bras du Balajo et les minettes éthérées des bars branchés de la rue de Lappe. Mouette absurde prise au filet que les fêtards noctambules ignoraient pour mieux ne pas la voir. Une douleur au côté le fit grimacer. « Après tout, se dit-il, qu’est-ce qu’il en avait à faire ? » Il pouvait se tirer direct à Tataouine, là, tout de suite. Où bien traverser la place de la Bastille en diagonale sans se soucier des voitures. « Allez-y, provoqua-t-il ! Foncez-moi dedans ! » Une voiture le frôla en klaxonnant, l’obligeant à sauter de côté. Existait-t-il un au-delà ?

15 heures. Il avait regagné son bureau de la Pyramide. Il y régnait un silence de catacombe. Il croisa quatre personnes. Dans le couloir du métro, il était revenu en arrière pour lire un graffiti qui disait très exactement ceci : « Dépêchez-vous de vivre et de mourir ! » Cette phrase tournait encore dans sa tête. Tels les grains de sable dans le sablier, les hommes s’écoulaient entre la vie et la mort, ensemble aliénés pour matérialiser le temps. Il entreprit de ranger consciencieusement son bureau, ouvrit les tiroirs, les vida l’un après l’autre au centre de la pièce pour en faire le tri. Des feutres de couleur, des crayons-bille, des cartes de visite, un cahier Conquérant numéro 7, des agendas périmés. Une règle en bois qui lui servait à occuper ses mains quand il recevait des visiteurs qui lui suscitaient une vague appréhension. Il fallait qu’il se débarrasse de tout. Idem ses souvenirs préférés, comme autant de cartes postales épinglées sur le mur de sa mémoire. Des draps à la blancheur éclatante aux fenêtres d’un port de l’Atlantique Nord, un vieux tram dans une ruelle du quartier de l’Alfama, à Lisbonne, les vestiges d’une acropole avec ses colonnes à demi éboulées et ses statues antiques. Éphèse, visages de jeunes romains. L’océan avec ses vagues fouettant un lointain Malecon, un pré détrempé parsemé de jonquilles, un bosquet de saules fumants. Un cachet d’aspirine effervescente. Une pierre ramassée quelque part. Fanfan, du café Chez Fanfan à Belleville. Une charge de manifestants antinucléaires. Une pomme et du chocolat noir que l’on croque à la terrasse d’un café en lisant un polar dont le titre serait Week-end à l’abattoir. Allongé sur le ventre, boire à la source. S’endormir dans un champ de blé au cœur de l’été. La feuille du ginkgo bilobé, l’arbre aux quarante écus, l’idée de se convertir au soufisme et de tâter du derviche tourneur. Se crasher sur un périphérique du bout du monde. L’aine d’une femme, bien sûr. L’Asie. La rizière. Mourir, en fin de compte.

De l’autre côté de la fenêtre, les feuilles des platanes frémissaient doucement. Tachées de vert de gris et de rouille. L’écorce se détachait des branches par lambeaux racornis.

17 heures. Les feuilles avaient changé de couleur. La lumière du soleil les cueillait presque à l’horizontale. Il pouvait distinguer leurs nervures et leur découpe extrêmement précise. La douleur, de nouveau, lui étreignit la poitrine. Il s’efforça de respirer profondément. L’angoisse n’était pas liée à la crainte de mourir mais plutôt à celle de vivre et à l’insupportable soupçon de vanité. La vie comme tentative de s’extraire du néant. La mort n’était pas un problème en soi. « Elle n’existe pas. Elle n’est pensée utile qu’en tant que prise de conscience du vivant » se disait-il.

23 heures. Deux volées de marches formant angle en épingle descendaient à la cave. Marches étroites, abruptes, glissantes. En bas, le sol était carrelé. Trois petites salles donnaient l’une dans l’autre. Tout de suite à droite, une sorte de boudoir avec de vieux fauteuils de cuir craquelé taché de marques douteuses. La porte des gogues. Le bar. Et, sur la gauche, trois marches encore pour accéder au lieu de la métamorphose : la salle d’un très ancien hammam entourée d’une banquette elle aussi carrelée. Il imagina les hommes, serviette nouée autour de la taille, baignant dans la vapeur, les ventres gentiment convexes, les visages luisants. La cave était pleine. Elle avait englouti son trop plein de créatures humaines qui se démenaient, secouant leurs bras et leurs jambes, dessinant ensemble une chorégraphie incertaine. Qui se démenaient tant bien que mal pour demeurer vivantes malgré la musique assassine. Transe onaniste et stérile. Il tenta de repérer les accoudés du bar. Ceux qu’il avait retrouvés régulièrement en ce même endroit. Depuis combien de temps venait-il ici ? Pour y chercher quoi ? Pourquoi n’avait-il pu faire autrement que de venir encore et toujours ? Résister à la soumission, s’extraire du néant ou au contraire s’y abandonner, dans cet univers plein de la semblable quête de ses semblables ? La fumée, les ombres et le cristal des alcools. Les sons qui n’étaient que du bruit. Ils se reconnaissaient. Sylvie, jacassant comme une bécasse, haussée sur ses ergots et vidant ses verres de whisky comme s’il s’agissait de petit lait. Si le type faisait semblant de l’écouter, elle coucherait. Et dimanche, pleurerait. Cyril discutant avec le serveur. « La conscience est le prolongement de la machine biologique. L’angoisse est le carburant nécessaire. Merde ! Tu écoutes ce que je te dis ? – Là où ça coince chez toi, mec, l’ego ! Tiens, je vais t’en raconter une. Celle de la vieille dame et des deux keums. – S’opposer au néant, c’est comme une spirale. La spirale de l’insatiabilité. – Ça se passe dans la cité du Luth, sur la dalle. La vieille dame revient du Carrefour avec son cabas ras bord, vache de lourd. "Bande de petits voyous ! qu’elle dit aux deux keums. Vous feriez mieux de m’aider à porter mon cabas." T’échappes jamais au néant, mec. – T’as vu ça où ? Derrière ton bar ? – Dans les égouts, mec. "Dis-donc, la zouza ! qu’y dit un des keums. C’est pas écrit esclave. Tu donnes combien pour le chafra ?" La vieille dame s’arrête pour souffler et poser son cabas. "Dix francs pour chacun d’entre vous, mes petits", elle dit. Les keums pèsent le pour et le contre. – Ça te va bien de fréquenter les caniveaux. Tu es toi-même un cas limite. – Et toi, mec, une calamité !… »

Cyril ne l’avait pas reconnu. Tout en discutant, il reluquait une blonde qui occupait le centre de la piste de danse. La fille se déhanchait exagérément, secouant sa chevelure dorée, accédant à la transe et se plaçant délibérément au centre de tous les fantasmes. La gêne s’installa. Pour se donner l’illusion de sortir de la masse, les anonymes n’avaient rien trouvé de mieux que de venir se fondre dans l’ensemble moite et ils se sentaient confusément floués. Cyril s’avança sur la piste, saisit la fille par le bras et l’entraîna à l’écart, non loin de l’endroit où lui-même se trouvait. « T’es folle ou quoi ? dit-il à la fille. – Va mourir ! » Elle avait lancé ça avec désinvolture avant d’éclater de rire. Cyril l’attira de force et l’embrassa. Elle se laissa faire, le corps offert. Par jeu.

Dire n’importe quoi. Les actes, on s’en fout, coco ! Dire tout et son contraire, philistins étalant une confiture d’idéaux sans se soucier de seulement agir sur leur propre vie. On ne leur demandait même pas d’avoir l’air d’y croire. Simplement, il ne fallait pas briser l’illusion qu’à ce petit jeu-là, on était tous gagnant. Donnant-donnant, la vie. Séduire à n’importe quel prix. Au prix de la trahison, Mina. Il aurait aimé pouvoir dire qu’il s’en foutait de tout ça. Il voyait partout, ou croyait voir, ce qui revenait au même, l’intéressement, la vanité, le cynisme et l’absence de scrupules. Mais, dans le fond, il aurait voulu être comme eux.

Une demi-heure plus tard, il se retrouvait dans l’impasse. Il avait pris par la gauche, vers les quais, et s’était retrouvé dans la ruelle qui butait sur le fleuve. Sur l’autre rive, en face de lui, se trouvait la maison ronde. Une maison bizarrement intacte, déplacée, dans ce quartier sinistre aux immeubles délités, abîmés par le temps, par l’acide des embruns projetés par le fleuve. Un oiseau quelque part criaillait. S’agissait-il de la Mouette encore à errer dans la ville, sa mantille flottant derrière elle ? Il n’y avait plus rien d’autre, alors. Juste ces piaillements désolés et, de l’autre côté du fleuve, la maison ronde, irréelle, violemment éclairée de l’intérieur.


💀

Le couteau s’était enfoncé dans l’aine. Il n’y arriverait jamais. Ses mains étaient celles d’un malade et son front luisait de sueur. Les cheveux maculés de terre. Vieux fou. Moine hérétique devant le bûcher de l’Inquisition. Des flammes dans les yeux, l’âme taraudée par le doute, il avait frappé. Il avait tailladé la gorge, les seins, le ventre. Rage et lassitude. Puis il s’était laissé tomber sur son tabouret. Il était demeuré longtemps prostré, prisonnier d’un trop plein d’émotions et de désirs entremêlés. Pourquoi s’obstiner ? Beaucoup trop de choses étaient entrées et continuaient d’entrer, en un flot ininterrompu, au dedans de lui alors que rien n’en pouvait sortir. Si seulement il pouvait expirer ce souffle monstrueux des désirs accumulés. Se sentir absout, débarrassé de toutes les souillures collées à sa peau, par l’intérieur, qui y pondaient des nuées d’insectes sournois. Lui, le voyageur qui avait parcouru le monde, s’était cru permis d’arpenter aussi cette planète-là. Descendre les prunelles cristallines en chevauchant un phosphène, s’improviser explorateur d’esgourdes, défricheur de jungle vénusienne, spéléologue buvant aux sources souterraines le liquide sucré qui suinte des abysses, balayer les prairies à l’avoine naissante, prendre par les routes départementales et les chemins vicinaux bordés de talus d’où émerge la tête du lupin et où fleurissent les bouquets de violettes parfumées. S’endormir dans la douceur de l’aine, son Orient secret. Il savait intuitivement qu’il touchait là à quelque chose d’infiniment précieux. Une rizière dans un recoin du grand Himalaya. L’impression d’être arrivé quelque part, dans un endroit nécessaire, où il accédait enfin à la grâce de l’infinie douceur, alors que derrière ce voile bleuté de la peau déferlait le cours sacré d’une puissante cataracte de sang.



Paris,  juin 1997



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