Mon service militaire à la BA 128




Question : vous avez 20 ans, une jolie petite amie dont vous êtes très amoureux. Dans quelques jours, c’est son anniversaire et vous voulez lui faire un cadeau à la hauteur de votre amour. Une bague serait bien. Une très belle bague. Mais voilà, vous êtes au service militaire et vous n’avez pas d’argent, pas le moindre centime. Que feriez-vous ?

C’est le gouvernement impérial prussien qui décida au début du XXe siècle, alors que l’Alsace et le département de la Moselle était annexés à l’empire, de dédier un terrain au sud-ouest de la ville de Metz en un lieu appelé Frescaty à leurs dirigeables Zeppelin, sortes de gros suppositoires volants qui connurent un fameux succès jusqu'à l'incendie du Hindenburg en 1936. Après la Première Guerre mondiale et la restitution à la France de ces territoires fertiles indûment confisqués, l’Armée française installa sur le site un régiment d’Aviation de Bombardement. Le site passa ensuite sous contrôle de l’Armée de l’air qui le nomma base aérienne opérationnelle 128. On y logea un escadron de chasse. Les pilotes prenaient un malin plaisir à passer le mur du son en survolant les villages mosellans, ce qui faisait s’emballer les chevaux. Un centre d’instruction militaire est installé non loin de là, au sommet boisé du mont Saint-Quentin à Plappeville, dans un fort lui aussi construit par les Allemands. On crée un État-major de la Force Aérienne Tactique (FATAC) et on construit des installations radar et des équipements pour les appelés : dortoirs, réfectoires, prison. Les engagés ont leur mess à la base et leur caserne en ville. Après avoir fait leurs classes de deux mois durant lesquels ils apprennent à marcher au pas et à tirer à la MAT 49, les appelés sont habillés d’un bel uniforme bleu et affectés selon leurs aptitudes à des emplois subalternes. Le top c’est de se retrouver cuisinier ou barman au mess des officiers ou chez un général. On vous donne des cigarettes Troupes supposées ajouter une touche de virilité à vos binettes encore bien juvéniles. Les étudiants ou pseudos étudiants comme moi qui n’ont pas réussi à se faire réformer pour raisons psychologiques n’étant aptes à rien, sont affectés à des occupations de bureau. C’est là que je me retrouve en octobre 1971 avec celui qui va devenir mon pote pour quelques semaines. Philippe vient de Toulouse. C’est un grand mec à la peau mate et pas la moitié d’un con. Comme étudiant en Droit, membre de la Gauche prolétarienne et avec sa curiosité à l’endroit de Pierre Goldman, il devrait être en usine avec les prolos ou en taule plutôt que planqué dans l’Aviation.

Nous approchons la fin de l’année et nous discutons gonzesses et politique en fumant. Philippe est emmerdé car il est amoureux dingue d’une Basque de l’ETA rencontrée à la fac de Droit. Il est un peu lourd avec ça et plus la date de l’anniversaire approche plus il fait chier avec son histoire de bague. D’un autre côté, je trouve sympa de constater qu’on pouvait avoir été proche des katangais comme il s’était vanté et être aussi fleur bleu. Je lui ai dit avec un gros paquet de légèreté « Pourquoi ne pas cambrioler une bijouterie ? Pas seulement pour une bague. Pour le maximum qu’on peut tirer ? Comme ça arrive parfois, la plaisanterie s’est transformée en challenge du genre cap’ pas cap’, et le truc s’est mis en place comme un jeu. Un jour de décembre 1971, vers minuit, nous nous mettons en mouvement. Nous avons revêtus des vêtements permettant les mouvements aisés et Philippe est équipé de son nunchaku, un truc pratique pour exploser les vitrines des bijouteries messines.

Le camp militaire est clos d’une enceinte haute d’un peu plus de deux mètres faite par endroits de plaques de béton surmontées de fil de fer barbelé et à d’autre d’un simple grillage. La première chose que nous avons à faire est de trouver une voiture suffisamment puissante. Avec une pince, nous ouvrons un passage dans la clôture grillagée et nous nous dirigeons vers le village le plus proche. Nous faisons le tour de quelques parkings et trouvons facilement une Simca 1500, voiture alors réputée pour son moteur fiable et nerveux. À l’époque, rien n’est plus facile que d’emprunter une voiture. Les portes sont rarement fermées à clé et je sais comment mettre en route le moteur en débranchant les fils du démarreur et en les connectant manuellement. Comme j’ai mon permis, c’est moi qui prends le volant et décide de me faire la main sur les routes de campagne avant de passer à l’action. Je pique des pointes sur la route en lacets qui monte vers le village d’Arry avant de prendre la direction de Metz. Notre stratégie est d’aller bien tranquillement à la bijouterie que nous avons repérée, de casser la vitrine, de rafler un maximum de pierres précieuses et autres breloques en or sans oublier la bagouze et de revenir dare-dare à Augny pour remettre la voiture exactement à sa place car nous ne sommes pas de mauvais bougres. À la suite de quoi nous rentrerions ni vus ni connus à la base.

Je remonte la rue Franiatte puis celle du XXème Corps Américain et m’engage dans la rue aux Arènes. Nous sommes tendus dans l’action en cours. Jusque là, tout va bien. Je ne doute pas un instant que les choses vont se dérouler comme nous l’avons imaginé. Je roule à une allure raisonnable quand soudain une lumière rouge commence à clignoter dans ma tête. D’un seul coup tout se met à aller de travers. Une bagnole à gyrophare stationne au carrefour de l’avenue André-Malraux et des flics font des grands signes avec des lampes torches pour nous intimer de nous arrêter. Putain, ça c’est pas juste ! Tomber sur un barrage de flics pour notre premier cambriolage avant même d’avoir fait quoi que ce soit de répréhensible.

Mon cœur se met à battre comme un malade et mon taux d’adrénaline monte en flèche. Un autre que moi prend le contrôle des événements, me laissant sur la touche. Les flics sont au bout de l’avenue. Ils nous ont repérés, ce qui n’était pas difficile car à part nous, l’avenue est déserte. Mon double estime qu’il faut décider et agir vite. Pas le temps d’en débattre avec le collègue qui d’ailleurs n’en manifeste pas l’intention. Je ralentis et m’apprête à m’arrêter tranquillement comme il sied à un honnête conducteur. J’ai deux options. La première est de m’arrêter et de dire quelque chose de sympa aux flics. Genre « Ça fait deux plombes qu’on tourne à la recherche d’une boulangerie ouverte…» Mais c’est la seconde option qui l’emporte. Arrivé à leur hauteur, je remets les gaz, le pied bien à fond sur la pédale. La Simca fait un écart et bondit. Bonne voiture. Je fonce dans les rues désertes, brûlant les feux et prenant des sens interdits en faisant hurler les pneus. Le rêve de tout amoureux de la transgression. Mais le cœur n’y est pas, il faut se tirer de là au plus vite.

Je traverse en trombe le dédale des petites rues du quartier Mazelle et nous arrivons au carrefour de la Porte des Allemands. La rue est fermée par un nouveau barrage. Impossible de passer. Je souffle à Philippe : « On lâche la bagnole et on se casse à pied chacun pour soi. » Philippe s’éjecte aussitôt mais quand je veux faire de même, les condés sont sur moi. Je claque la porte, enclenche la marche arrière, contourne le barrage et me dirige aussitôt vers le secteur résidentiel de Bellecroix où je laisse la Simca, licitement garée.

Je marche en rasant les murs. J’arrive à une voie ferrée qui me permet de me repérer et je la suis en direction de la gare avant de me glisser dans les rues pavillonnaires de Queuleu. Je bute sur la Seille que je dois traverser. Le pont Lothaire n’est pas loin. C’est alors que je vois apparaître au bout de la rue les phares d’un véhicule. Je me précipite sous le pont, au bord du cours d’eau, en espérant ne pas avoir été repéré. J’entends le véhicule s’approcher. Il s’arrête, j’entends des portières claquer. Si je reste là, je suis fait comme un rat. Je prends mon élan et me mets à courir, frôlant au passage les branches d’un arbuste où mes lunettes restent accrochées. Je cours. J’entends des chiens aboyer. J’entends un flic crier quelque chose. J’entends un coup de feu. Je cours. Je juge déraisonnable de suivre cette rue à découvert et me précipite dans le premier endroit où je peux m’engouffrer. Ce jardinet fermé sur les trois côtés a tout d’un cul de sac. Sur un côté se trouve un mur fait de plaques en béton. Je ne sais comment je fais pour le gravir et me retrouver dans le passage étroit qui se trouve de l’autre côté. Je cours.

Je cours longtemps, suivant d’abord la rivière qui sort de la ville et continue en sinuant. Je cours en traversant des champs fraîchement labourés. J’atteins ainsi le village de Marly situé à côté du camp militaire. La bourgade dort quand je traverse les rues larges bordées de maisons lorraines. J’atteins le mur d’enceinte de la base que j’escalade en me lacérant les mains aux fils de fer barbelés et je gagne sans encombre les bâtiments dévolus aux logements des appelés. Philippe n’est pas rentré. Je nettoie mes blessures et me couche. Je dors. C’est dingue à dire mais je dors.

Au matin, Philippe n’est pas rentré. Je m’habille et fais ma toilette sous les regards obliques des occupants de la chambrée. Je déjeune tranquillement et tranquillement je vais prendre ma place dans le bureau où je suis affecté. Une heure plus tard, deux flics militaires armés viennent me cueillir.

Les flics ont pris Philippe et l’ont remis à la Police militaire. La voiture a été retrouvée. Le propriétaire, sans doute sous la pression de l’autorité militaire qui ne veut pas faire de vagues, ne porte pas plainte. « Que vous prépariez-vous à faire ? m’interroge-t-on. – Bah rien de méchant, répondis-je. Juste faire un tour en voiture histoire de nous détendre. – Avec un nunchaku ? – Avec tous les voyous qui trainent la nuit, on a pensé que c’était plus prudent. – Vous vous foutez de nous ? – S’il vous plait, je vous jure, on voulait juste faire un tour à la suite d’un pari à la con. » Nous sommes enfermés pour quelques jours dans la prison de la base. Les cellules, une dizaine, sont disposées autour d’une cour couverte d’un grillage. Nous sommes autorisés à sortir uniquement pour nous rendre dans une pièce commune où nous prenons les repas. Philippe est dans une cellule voisine et nous communiquons plus ou moins, suffisamment pour convenir de nous en tenir au seul vol de la voiture. Il y a dans cette prison trois autres détenus. Des têtes brûlées avec lesquelles nous jouons à nous taper les uns les autres violement du poing sur le dos de la main. Au bout de quelques jours de ce jeu-là nous avons tous la main gonflée.

Nous restons une semaine enfermés avant d’être mutés chacun dans un lieu différent. Je suis affecté au le Fort de Plappeville, un ouvrage militaire situé au nord-ouest de Metz dont les travaux commencèrent avant 1870. Il est composé de bâtiments massifs en grosse pierre rose des Vosges répartis autour d’une vaste cour dans laquelle, tous les matins, on salue le drapeau. C’est la seule concession au rituel militaire à laquelle nous sommes convoqués. Les bâtiments abritent le bureau et le salon du général, un mess d’officiers composé d’un restaurant et d’un bar, quelques bureaux administratifs, un dortoir et une vaste pièce isolée au plafond voûté faisant office de prison. L’ensemble est administré par un adjudant-chef bourru qui ne se montrera pas avec moi d’une grande hostilité. Mes conditions seront plutôt confortables. Je serai employé comme aide-comptable pour la gestion du mess et je dormirai toutes les nuits dans la prison, une vaste chambre pour moi seul. En tant que membre de l’équipe en charge du mess, je suis en relation avec les autres appelés qui sont cuistots ou serveurs. Mon job consiste à recueillir chaque jour auprès des serveurs les tickets repas que les sous-offs ont acheté au bar. Je les compte consciencieusement, additionnant par ailleurs les recettes et les dépenses du mess. Sous le contrôle d’un adjudant en charge du service, je rédige les chèques pour les fournisseurs. J’ai même une petite radio sur laquelle j’écoute de la musique contemporaine sur France Musique. Stockhausen, Schönberg, Pierre Henry, des trucs comme ça. Ça impressionne l’adjudant un peu brut de décoffrage. Il m’arrive également de faire des permanences au bar où je sers principalement des cafés le matin et des Ricard et des whiskies le reste du temps. J’en profite pour biberonner un peu moi aussi. Je risque rien puisque je m’occupe également de la gestion des stocks. Tout va donc pour le mieux mais je suis mécontent. J’ai perdu mes lunettes lors de ma fuite et notre affaire devrait passer en correctionnelle pour le vol de la voiture.

Le premier problème est vite résolu. Environ deux mois après mon installation au fort je fais le mur avec la complicité de l’appelé qui garde l’unique porte d’accès. Je me rends à Metz, sous le pont de la rue Lothaire et retrouve facilement l’arbuste sur le talus. Mes lunettes y sont toujours accrochées à une branche. Pour le jugement, c’est plus délicat. Nous avons écopé de deux mois avec sursis et d’une amende de 600 francs. Nous nous étions présentés en uniforme, ce qui nous avait peut-être valu la clémence du tribunal. Clémence ou pas, il se pouvait qu’un journaliste en mal de pige se mette dans la tête rédiger quelques lignes pour le canard local. La page des faits divers et celle des faire-part nécrologiques sont les plus consultées par les lecteurs et il n’est pas question qu’on parle de moi dans le canton comme d’un minable même pas capable de réussir un simple vol de voiture. D’un autre côté, l’opprobre qui n’aurait pas manqué de frapper mes parents m’empêcherait de dormir. Chacun ses faiblesses. Il me faut donc faire de nouveau le mur pour me rendre au siège du Républicain-Lorrain où je demande à voir le journaliste en charge des bobos locaux. On me reçoit, j’expose ma requête et rien ne filtrera.

Le paiement de l’amende, même modeste, est aussi un réel souci car je suis sans le sou. La solution s’impose naturellement. Comme je recueille les tickets de restaurant que je dois chaque jour dénombrer, chaque jour j’en mets quelques uns de côté que je revends durant mes permanences au bar. C’est ainsi que j’accumule petit à petit de quoi payer les 600 francs.

Contrairement à beaucoup d’appelés, je garderai un bon souvenir de mon service militaire. Le séjour au Fort de Plappeville aura été plus plaisant que si j’étais resté à la base aérienne à tamponner et classer des documents. Je pourrai fuguer de temps en temps, je prendrai mes repas avec les cuisiniers, la nourriture sera bonne et nous ferons régulièrement des explorations dans les salons du général bien pourvus en spiritueux et en cigares de qualité. Dommage que mon pote Philippe n’ait pu être avec moi pour en profiter. Je n’entendrai plus parler de lui après notre passage en Correctionnelle.

Je suis libéré au bout d’un an et une dizaine de jours de rabe, toujours soldat de deuxième classe. Une question me restera longtemps en tête à propos de cette histoire. Pourquoi y avait-il autant de pandores cette nuit-là dans cette ville où il ne se passe ordinairement jamais rien ?



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