La couleur des dimanches
Viens donc. Enfin vas-tu venir !... La cloche a déjà sonné le troisième coup. Ppa m'attend. Il faut qu'on y aille, maintenant. Comme tous les dimanches matin, monter à l'église par la route départementale. Mman y va avec les filles en passant par le village. Pourquoi c'est comme ça, j'en sais rien. Les dimanches, on dirait un autre jour. J'aime bien leur couleur. La petite musique trois fois répétée de la cloche. Je dis musique mais bon. La lumière et le silence sont pas comme d'habitude. On entend les petits bruits de rien dans les taillis, les disputes des limaces et des escargots pour savoir s'ils vont ou pas traverser cette route. Ppa et moi, on monte la côte. J'aime bien que ma main soit dans la sienne. D'un côté de la route, il y a la prairie. De l'autre côté, le talus avec ses vieilles casemates humides et puantes. Plus loin, c'est les jardins qui sont derrière les maisons du nouveau village, ou qui sont juste comme ça, derrière rien. L'église est là-haut, au milieu des baraques. Les baraques, il y en a vingt ou trente. Ils les ont construites pour ceux qui sont revenus et qui n'avaient plus de maison, bien sûr. On dit que c'est en attendant. Une allée toute droite mène à l'église, avec l'école et la mairie. C'est les baraques. Tous mes copains de l'école habitent là. Je regarde devant mes pieds en marchant. Personne roule sur la route. Encore moins le dimanche. Une auto qui passe, on l'entend de loin et c'est toujours intéressant. Ppa fait mine de rien, mais je vois bien dans son œil qu'il guette lui aussi. Est-ce qu'elle sera encore là ? Il va le dire ou il va pas le dire ? Il dit rien mais je vois bien qu'il a souri. Mais oui, bien sûr, qu'elle y sera. Pourquoi qu'elle y serait pas ? Je serais tellement déçu qu'elle y soit plus. Elle vaut rien du tout, c'est même pas la peine d'essayer de la décoller. Quelqu'un a dû la perdre, peut être d'une auto. Qui ça pourrait être d'autre ? Il y a personne à part nous autres et des vagabonds qui n'ont pas un sou vaillant en poche. Ppa m'a dit si tu suis cette route en allant tout droit, en marchant longtemps, mais longtemps, toujours dans la même direction, tu arriveras à un endroit tout pareil à celui-ci, avec une pièce de cinq francs collée exactement de la même façon dans le goudron.
T'as vu, ppa, t'as vu qu'elle est là, qu'elle est toujours là ! Tu crois qu'elle y sera encore dimanche prochain, tu crois, dis ? Ppa sourit et dit « Mais qui donc a pu perdre cette pièce ? Elle ne sera certainement plus là dimanche prochain. » Je ferme les yeux. J'essaye de trouver à quoi ressemble la couleur d'aujourd'hui. « Viens, allons viens, ne t'attarde pas, nous allons être en retard. » Comment pourrait-il y avoir un endroit exactement pareil à celui-là ? C'est combien de temps, longtemps ?
Pournoy-la-Chétive, années 50, Paris, novembre 1994
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