Le mur du son



Il arriva comme toujours, sans s’annoncer. Je connaissais son habituelle impétuosité qui venait enfoncer son coin mortel dans le silence parsemé de délicates touches sonores. Il explosa en une brutale déflagration, une de celles qui nous enfermaient dans un univers soudain rétréci. À chaque fois je sursautai et, durant quelques infimes secondes, je me sentais la proie d'un irréductible effroi. L'air se déchira dans son sillage comme un tympan à l'agonie. Les vitres gémirent et la maison elle-même douta de ses assises. Je la sentis vibrer. À moins que ce ne fut ma propre convulsion. Violemment tiré de mes songes, je crus tout d’abord comme à chaque fois à l'appel de l’Ankou local. Puis, les oreilles encore toutes bourdonnantes, ayant identifié le phénomène, je me contentai de soupirer en vouant ces diables d'aviateurs aux gémonies. Je souhaitai que ce fameux mur qu'ils s'appliquaient à franchir juste au dessus de nos têtes soit, pour une fois, aussi compact qu'une roche basaltique contre laquelle ils fracasseraient leur engin et eux avec. Vœu pieux. J'entendais encore dans l'assourdissement sépulcral les bribes stridentes issues du sillage floconneux des tuyères brasillantes. Le château de cartes des sons minuscules qui ponctuaient si délicatement le silence s'était effondré et tout était à refaire depuis le début.

Le premier à revenir est celui que je préfère parce qu'il rythme haut et clair le temps de mon enfance. C’est une succession de notes blanches, sèches, sonores, nettes et métalliques. Une partition composée de virgules sidérales qui se termine par un gruppetto diminuendo. Le maréchal-ferrant (que mon père appelle avec un brin de condescendance le "merchau") remet le fer au feu. C’est comme si je le voyais, rouge, vêtu d'un tablier de cuir, les muscles saillants de ses bras, la face maculée de suie mêlée de sueur et marquée par l'effort. Il s'y reflète des lueurs de fournaises et l'obscur forgeron devient Prométhée enchaîné à sa forge. Avec de longues tenailles, il saisit le fer incandescent, le jette sur l'enclume, le retourne, évalue, soupèse son lourd marteau, lève le bras. Les notes limpides se réinstallent, rassurantes. Tout va bien se passer. Liées par un ruissellement, des voix de femmes me parviennent. Elles sont à la fontaine et trempent les bleus tachés de cambouis des hommes et les draps de toile rêche qui laissent échapper dans la rigole les rêves interdits. C'est l’été. Le soleil emprisonne la poussière, paillettes impatientes, dans un long fourreau qui vient poser sa tête éblouissante sur la taie de mon oreiller. Revient le tic tac de la pendule et je vois osciller le balancier-sonotone. Je guette le premier pépiement. Dans 1a lente reconstruction de l’univers, elles sont les dernières à reprendre confiance. Au coup de tonnerre, elles se sont éparpillées dans des mouvements d'ailes désordonnés. Il faut leur laisser le temps de s’apaiser avant qu’elles reviennent s'accrocher au crépis des murs et regagner les nids de terre cachés sous 1’avant-toit où les attendent une fratrie de gueules jaunes grandes ouvertes. Quand j'entendrai le gazouillis de l'hirondelle, mes songes pourront reprendre leur cours dans lequel se mêleront encore mélancolie et volupté.


Décembre 1991

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