Jo
Jo secoue les boucles brunes de ses cheveux. Elle porte une chemise à carreaux, des sandales et des chaussettes qui roulent. Ses genoux sont cagneux. La terre exhale son odeur suave. Il a dû pleuvoir. Le ciel a dû se déchirer. L'éclair a jailli de ses masses confuses et le vent a semé un long frisson sur les roseaux. À présent, l'air est léger comme une absence. Le soleil réchauffe ma peau et suscite sous mes paupières des lymphes orangées. Jo lève ses deux bras et lie ses mains au dessus de sa tête. Ses jambes sont croisées. Elle me regarde. Je sais qu'elle voudrait que je lui montre le talisman. En dessous du dallage de la nouvelle église se trouve un vide dont la hauteur n'excède pas cinquante centimètres. Il existe un passage secret et il faut se contorsionner comme un renard pour y accéder. C'est là que je l'ai découvert lors d'une expédition sacrilège. Souvent, je caresse sa surface lisse, pleine de reflets, veloutée, dorée, un peu froide. Sa forme à la fois allongée et ronde pèse dans ma main. Je la glisse dans ma poche trouée pour sentir contre la peau de ma cuisse sa douceur froide. Jo m'appelle pour garder le troupeau. Assise au pied d'un arbre, elle me raconte une histoire d’elfes et de djinns. Pendant ce temps, les vaches s'enfuient au diable Vauvert.
Été. L'espace est ouvert, bleu, parsemé de minuscules points scintillants. Un grand oiseau balance ses ailes en un rythme blanc et soyeux. J'entends le froissement de ses plumes, pétales frémissantes. La robe des chevaux ruisselle de sueur. Leur odeur est forte et ils sont nerveux à cause de la chaleur et des taons. Quelques dizaines de mouches s'acharnent autour de leurs yeux et ils pleurent. Leurs larmes forment une rigole.
À la naissance du cou, sur le côté gauche, au dessus de l'incurvation en forme de dune de la clavicule, sa peau se soulève régulièrement dans un sursaut à peine perceptible trahissant le flot du sang, le jaillissement du sang sous sa peau paisible comme une rizière émergente. Trois fois, elle a rejeté sa tête en arrière, soulevant son menton et découvrant la clarté de sa gorge. Un duvet comme un semis de folle avoine, champ secret découvert, la terre gonflée par une averse. La boucle de la ceinture détendue passe juste en dessous de la dépression abrupte qui renferme le centre de son corps. Par la grâce d'un courant d'air, sa peau se parsème d'infimes proéminences. Une cicatrice se révèle, petite trace de violence autour de laquelle la peau se crispe encore.
Les draps sont blancs et le soleil guide un long fourreau dans lequel se concentre des milliers de petites ailes grises. Il pose sa tête étincelante sur la taie de l'oreiller. De l'extérieur me parvient la voix des femmes mêlées au ruissellement de l'eau de la fontaine. L'eau ruisselle dans le bac. Les femmes se penchent pour faire mousser leurs mains. Jo rit. Son rire reste dans ma tête comme l'explosion d'un feu d'artifice.
Pournoy-la-Chétive années 60, Paris 1994
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