La fille du Globe
Nuit de la Saint Sylvestre. La terre est dure comme de la roche et les étoiles sont des épingles plantées dans la nuit. Années aubépines. Tournée des cafés dans les rues messines. Dans la cave du Globe, un vieil électrophone joue des jerks et des slows. Elle a des cheveux bruns foncés, presque noirs, la peau mate, des yeux avec un de ces regards. Je danse avec elle. Elle s’appelle Lætitia. Des amis m'accompagnent. Des oiseaux de comptoir. Nous buvons sans mesure, hoquetant des « Bonne année ! » au vieux garçon en tablier blanc qui nous regarde la paupière lourde. Cette fille. Combien de temps avons-nous dansé ensemble ? Instant trop bref où l’émotion m’a submergé. Ensuite je ne sais plus. Des coups ont commencé à pleuvoir. Il a fallu partir, continuer la tournée des grands ducs, oublier les menaces tapies dans l'ombre de la conscience, oublier la trahison, l'abandon, la solitude, les illusions, l'enfance perdue à jamais. Oublier le vertige au bord de cette fille. Accompagner la fermeture de tous les bistrots avec la même bande de noctambules, tous paumés, assoiffés d'amour et qui cognons contre nous-mêmes. Nous retrouver au buffet de la gare de Metz, chef d'œuvre d'élégance des architectes de l'empereur de Prusse, devant une soupe à l'oignon. Le breuvage chaud et fortement relevé nous permet de reprendre du poil de la bête. Plus tard, nous nous en retournerons vers nos villages et nous irons encore saluer le patron du Rendez-vous des Voyageurs, à Coin-sur-Seille. Sellier, matelassier, pompiste, bistrot à temps plein, cuisinier à ses heures, rebouteux de renommée internationale (il en vient même du Luxembourg !) il est de surcroît fin analyste du paysage politique dominé par la silhouette du Général. Nous recommencerons à boire à la santé de chacun d'entre nous. Je lèverai mon verre avec les autres mais je ne parviendrai pas à oublier le regard de la fille du Globe.
Metz 1967, Paris 1995
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